• Elinna T. Higg

Correspondance 2.0 - 2. Chapitre 1




CHAPITRE I


«On ne lit pas ni écrit de la poésie parce que c'est joli.
On lit et écrit de la poésie car on fait partie de l'humanité.
Et l'humanité est faite de passions. La médecine, le droit,
le commerce sont nécessaires pour assurer la vie, mais la
poésie, la beauté, la romance, l'amour, c'est pour ça qu'on vit.»

Film Le cercle des poètes disparus.


Février


Deux secondes. C'était la fréquence à laquelle les perles d'eau venaient s'abattre contre la fenêtre. Toutes les deux secondes, Luna entendait l'une d'entre elles s'échouer contre le carreau. Cela faisait trente gouttes par minute. C'était beaucoup.


Était-il sain, pour une adolescente de dix-sept ans, de remarquer ce genre de détails, un vendredi soir à plus de vingt-trois heures ? Ne devrait-elle pas être occupée à faire la fête avec ses amis ou à perdre son temps devant l'une des dernières séries à la mode ?


Des amis, elle en avait un certain nombre et ce, depuis l'école primaire. Sa ville natale était suffisamment petite – bien qu’en pleine expansion actuellement – pour permettre à la majorité des habitants de se connaître, dans un simple jeu de domino d’une facilité déconcertante. Leurs vies commençaient à un point A et se terminaient à un point B. Entre ces deux extrémités, à travers les sinuosités de leur existence, ces centaines d’âmes entraient toutes en relation les unes avec les autres. Chaque personne finissait par rencontrer le reste de ses semblables, lors d'un dîner d'anniversaire, d'un déjeuner ou d'une sortie pédestre.


Un schéma que Luna connaissait par cœur. Ses parents côtoyaient environ quatre-vingts pour cent des habitants de cette ville et cela lui avait permis de rencontrer à peu près tous les enfants de sa génération. Avec deux écoles primaires dans la ville, il était de toute manière difficile de faire autrement.


Ainsi, elle était entourée de nombreuses personnes, toujours les mêmes, depuis ses trois ans. Comme dans le monde animal, une sorte de sélection naturelle s'était produite. Très vite, Mathis et Gabriel étaient sortis du lot. Elle ne s’était jamais demandé pourquoi elle s’entendait mieux avec des garçons qu’avec des filles. Cela faisait partie d’elle, de ce qu’elle était, et elle savait qu’il n’était pas nécessaire de chercher des justifications.


Mathis était entré dans sa vie de manière fracassante. Littéralement. Il lui était rentré dedans, au détour d'un couloir de l'école maternelle. Ils ne s'étaient pas énervés ou disputés comme certains auraient pu le faire. Avec chacun une bosse sur le front, ils s'étaient contentés de se sourire et étaient partis jouer ensemble. À cet âge, tout paraissait amusant et sans importance.


Cette amitié longue de quatorze ans avait eu beaucoup de hauts et de bas. Il leur arrivait de se chamailler, mais cela précédait toujours une réconciliation. C'était l'une de ces relations sans prise de tête, qui ne nécessitaient pas de réflexions intenses. Ils étaient là l'un pour l'autre, dans toutes les circonstances. Point.


D'une manière différente, il y avait Gabriel, son meilleur ami. Elle le connaissait depuis le berceau et il était comme une évidence. Ils ne l'avaient pas réellement choisi, c'était simplement comme cela. Malgré leur façon d'être plus que contradictoires, ils s'adoraient. D'une manière unique, ils prenaient soin l'un de l'autre. Gabriel était comme une partie de son être.


Elle en avait parfois honte, mais elle ne pouvait comparer ce lien avec aucun autre. Mathis semblait insignifiant à côté, malgré toute l'affection qu'elle lui portait. Gabriel était naturellement plus. Beaucoup plus. Plus qu'un ami, mais moins qu'un amour. Ils s'appréciaient et se détestaient à la fois. Ils chérissaient le temps qu’ils passaient ensemble, tout en se supportant difficilement parfois. Une contradiction à l’état brut, voilà ce qu’était leur relation. Néanmoins, personne ne pouvait nier l'évidence : leurs sentiments l'un pour l'autre étaient forts. Leur amour n'avait pas de nom et n'en nécessitait aucun.


Sans détacher ses yeux noisette du mur face à elle, Luna s'étira. Elle était assise sur sa chaise de bureau depuis trois heures et ne parvenait plus à se concentrer. Pourtant, aucun son ne venait perturber le silence de la pièce, excepté la fine pluie qui s'abattait sur la ville. Une douce musique qui l'hypnotisait depuis maintenant vingt bonnes minutes.


Bien décidée à décompresser, elle se leva tout en faisant craquer sa nuque puis se dirigea vers la porte à côté de son bureau. Elle pénétra dans une petite salle d'eau et, sans plus de cérémonie, enleva son tee-shirt et son short puis entra dans la cabine. Elle laissa l'eau frapper sa peau sans sourciller.


Tout en poussant un soupir de bien être, elle baissa la tête sous le pommeau. C'était déjà la troisième douche qu'elle prenait aujourd'hui. Depuis le début de l'après-midi, elle avait l'impression de tourner en rond et finissait toujours par venir ici, ne sachant pas ce qu'elle pouvait faire d'autre. Elle savait que c'était stupide, mais le temps paraissait passer plus vite ainsi.


Comme dotées d'une volonté qui leur était propre, ses pensées dérivèrent une fois de plus. À cette heure, en cette veille de week-end, Mathis devait très probablement être à une soirée. Le jeune homme aimait beaucoup sortir et s'amuser avec leurs amis. Il était d’ailleurs loin d'être le seul. C'était probablement l'âge qui voulait cela, mais la plupart de ses connaissances privilégiaient également les fêtes aux études, une chose que Luna pouvait comprendre et accepter, bien que ce fût différent pour elle.


Elle songea un instant que Malorie et Sarah devaient probablement accompagner son ami d'enfance. Les deux jeunes filles s'étaient faites une place parmi eux, au fur et à mesure des années. Ils se côtoyaient tous les jours, en cours mais aussi à l'extérieur. Elles étaient dingues de Gabriel depuis l'enfance et ne comprenaient pas pourquoi ce dernier les rejetait. Elle non plus d'ailleurs. C'était de très jolies filles, avec un nombre impressionnant d'admirateurs. Seulement, aucune âme n’était à la hauteur de Gabriel et de son air angélique. Qui pouvait résister à ses courts cheveux bruns bouclés et à ses yeux verts ? Personne, visiblement. Cependant, il ne se laissait que peu approcher. Mis à part Luna et Mathis, quiconque avait tenté de l’atteindre n'y était pas parvenu. Il avait l'air totalement hermétique à toute forme de séduction et avait construit un mur indestructible pour se maintenir éloigné des autres. Il était un réel mystère à lui seul. Une énigme qui nécessiterait une vie entière pour être résolue. Peut-être même plusieurs.


La dernière à s'être jointe à leur petit groupe était la belle Camille, la petite amie de Mathis depuis quelques mois. Elle était arrivée dans leur petite ville à l’âge de dix ans et Mathis n'avait cessé de la protéger depuis. C'était une jeune fille magnifique, d'une beauté pure et d'une délicatesse sans nom. Elle donnait parfois l'impression d'être totalement irréelle, avec ses cheveux mi-longs rouge vif et ses yeux bleus si clairs qu'ils semblaient infinis.


En sentant l'eau refroidir, Luna revint à elle. Un peu hagarde, elle considéra que sa douche avait bien assez duré et coupa l'eau avant de sortir de la cabine. Elle s'essuya sommairement avec la serviette jaune qui traînait là et enfila un legging gris et un débardeur court. Ses longs cheveux châtains, désormais humides, finirent attachés à la va-vite et elle se renfrogna en voyant dans le miroir que l’une de ses mèches commençait déjà à onduler.


Elle jeta un coup œil au réveil en regagnant sa chambre et remarqua qu'il était déjà près de minuit. Elle soupira de fatigue en reprenant place devant son ordinateur où une feuille à moitié remplie l'attendait. Son devoir de philosophie n'avançait toujours pas. Elle avait l'impression d'avoir passé des heures à essayer de développer son sujet mais rien ne voulait sortir de son esprit. Ce n’était pourtant pas si compliqué : thèse/antithèse/synthèse. Elle ne cessait de se répéter ces mots depuis près de cinq heures maintenant – prenant même la peine d'imiter la voix stridente de son professeur –, en vain.


La philosophie avait toujours été l'une de ses meilleures matières. Elle n'avait jamais eu de difficultés à partager ses opinions ou à comprendre celles des autres. Elle aimait débattre et découvrir différents points de vue, chaque théorie étant selon elle intéressante et méritant d’être approfondie. Mais pour l'heure, la multitude d'idées qui traversaient son cerveau s'avéraient futiles et sans intérêt.


Énervée de son incapacité à faire ce devoir, elle reporta son regard sur son ordinateur portable, posé à côté d’elle, toujours en veille. Elle avait décidé de travailler sur du papier pour ne pas être tentée de surfer sur le Net. Elle n'était pas du genre à aimer aller sur les réseaux sociaux mais il y avait ce site découvert quelques semaines plus tôt. Un forum de poésie. Depuis, elle y passait la plupart de son temps. Cela pouvait paraître risible de naviguer sur ce genre de plateforme. Personne, pas même ses parents, ne connaissait sa passion pour cet art. Elle avait toujours trouvé quelque chose de magnifique dans cette pratique. Cette façon d'offrir un tout autre sens aux mots, de les assembler et de les dissocier, de jouer avec eux. C'était assez extraordinaire.


Cette fascination était apparue très jeune, à l’âge de six ou sept ans. Elle avait passé l'été chez son grand-père, écrivain à ses heures perdues. Un homme de lettres qu'elle adorait. Encore aujourd'hui, sa maison ressemblait à un havre de paix, une sorte de paradis sur terre, éloignée de tout. Une simple habitation, à la lisière d'une forêt – qu'elle aimait alors croire enchantée – et bordée par un petit ruisseau. Le confort y était sommaire mais pourtant, c'était là-bas qu'elle passait ses meilleurs moments.


Dans ce lieu très différent de tout ce qu'elle avait connu jusqu'alors, elle avait découvert à quel point les mots pouvaient être magiques. Elle se souvenait parfaitement de son souffle se coupant quand elle avait pénétré dans cette pièce que son grand-père appelait «temple». Un temple du savoir renfermant des dizaines, des centaines de romans, de pièces de théâtre ou de mémoires d'écrivains.


Parmi ces ouvrages, les recueils de poésie tenaient une place de choix. Luna les avait parcourus, d'abord par curiosité, puis par intérêt. Elle avait adoré se perdre dans cet imaginaire que créaient ces petites lettres noires. Cette écriture la touchait bien plus qu'une autre, sans qu'elle ne se l'explique.


Malheureusement pour elle, elle n'avait aucun talent dans la création de poèmes – et ce n'était pas faute d'avoir essayé. Alors elle se contentait d'en lire dès que son emploi du temps le lui permettait. Il ne restait que quelques mois avant le baccalauréat et son temps libre se faisait de plus en plus rare.


Elle avait trouvé ce site internet par hasard. D'abord sceptique sur le concept, elle avait très vite trouvé certaines plumes exceptionnelles. Depuis, elle ne le quittait plus. Elle avait commencé à trouver l'idée intéressante. C’était une plateforme où chacun pouvait écrire de la poésie. Des gens lambda, que personne ne connaissait, et qui, pendant quelques minutes, pouvaient partager leur passion et recevoir des avis sur leurs textes.


Mais le vrai bénéfice de ce site, c'était qu'à l'image d’un site de rencontre, il était possible d'entrer en contact avec les auteurs, via un logiciel de discussion instantanée. Luna pouvait également rechercher les membres proches géographiquement de sa ville, sans connaître en détail leur position. Un bon moyen de faire de nouvelles rencontres en somme, avec un intérêt commun pour le même domaine.


Elle n’avait pas encore franchi le pas. Malgré son adoration pour certains auteurs, elle n'avait pas osé aller leur parler. Plusieurs l'avaient fascinée par leur talent et leur style et entrer en contact avec eux, avait quelque chose d'effrayant. Une intimité à laquelle elle n'était pas prête à faire face pour le moment. Mais cela ne l'empêchait pas de profiter de chaque texte. Des instants précieux qui lui permettaient de souffler et de sortir toutes pensées négatives de sa tête.


Des idées noires qui avaient commencé à se faire une place dans son esprit, sans qu’elle ne puisse déterminer leur provenance. Elle avait progressivement commencé à se sentir mal, à vivre dans une sorte de brouillard qui l'empêchait de réfléchir et de voir clairement. Tout lui apparaissait gris et fade. Elle ne visualisait plus le monde en couleur et se sentait déconnectée de la société. Pourtant, il y avait tous ces amis avec qui elle passait de très bons moments. De la joie, des rires, de la tendresse. Ils avaient toujours été présents pour elle. Ensemble, ils formaient un tout.


Mais même ces relations qui la berçaient et qui peuplaient ses journées ne pouvaient rien contre l'état de déprime qui l'habitait. De quelle façon cela était-il apparu ? Cette question, elle se l'était posée des dizaines de fois. La réponse restait introuvable. C'était entre elle et elle.


Tu es étrange.


Elle le cachait à merveille. Personne n'en savait rien. Ses parents n'y voyaient que du feu. Ses amis n'avaient même pas le moindre doute. Seule sa conscience savait. Elle avait remarqué à quel point il lui était difficile de se lever le matin pour se rendre dans ce lycée où elle se sentait seule. À quel point sortir de chez elle pour voir ces dizaines de visages lui paraissait être tous les jours l'épreuve de trop. Tout cela devenait de plus en plus ardu au fur et à mesure que le temps passait.


Alors pourquoi ? Pourquoi n'était-elle pas heureuse ? Qu'est-ce qui avait changé ? Elle avait toujours été de nature enjouée, prenant les choses du bon côté sans trop se poser de questions, profitant de chaque petit détail du quotidien comme si c'était une merveille.


Toujours en proie à ses questionnements intérieurs, elle activa l'écran de son ordinateur et se rendit sur son nouveau site favori. Elle en avait assez de tout cela. Elle devait trouver un moyen de guérir. Peu importait comment, il fallait qu'elle trouve quelque chose. Un remède qui lui rendrait sa joie de vivre, qui lui redonnerait l'envie d'affronter chaque journée avec la conviction qu'elle serait magnifique.


En quelques clics, elle entra ses critères et plusieurs dizaines de poèmes s'affichèrent sur le fond blanc. Elle lut le premier et un sentiment d'apaisement prit automatiquement possession d’elle. La poésie était son remède. Provisoire, mais c'était toujours mieux que rien.


Elle se mit à analyser chaque vers, chaque syllabe, chaque rime, admirative de ce talent qu'elle n'avait pas. Elle ne pouvait pas s'empêcher de faire cela, c'était devenu automatique avec les années.


Elle avait bien cherché sur internet des techniques d'écriture. Elle rêvait d'être poète elle aussi, mais après quelques essais, elle avait dû se rendre à l'évidence : ce n'était tout simplement pas pour elle. Certaines personnes étaient nées pour transmettre des émotions aux gens, d'autres pas. C'était ainsi et elle ne pouvait pas se battre contre. Fort heureusement, cela ne l'empêchait pas de profiter des dons de ses semblables. Elle ne se sentait pas jalouse d'eux, mais plutôt reconnaissante qu’ils partagent un peu d'eux-mêmes avec elle. La poésie, c'était une façon de se mettre à nu, mais aussi une manière de dire au monde «non, vous n'êtes pas seul».


Elle ne désirait rien de plus que cela.


Son attention fut accaparée par le petit bruit caractéristique d'une nouvelle publication. Machinalement, elle cliqua dessus. Son regard le parcourut et, avant qu'elle ne s'en aperçoive, le temps se figea. Ses doigts ne bougèrent plus et sa respiration se bloqua. Une sensation qui ne dura qu'une seconde mais qui traversa tout son être comme un raz-de-marée.


C'était le pouvoir des mots. Le pouvoir de cet auteur, son talent et ses émotions. Ce qu'il voulait transmettre, ce qu'il lui communiquait.


L'aide qu'il lui apporta avec ces quelques phrases, l'émoi qui la frappa, cette passion qui l'inonda, rien n'aurait pu la soulager plus que cela. Elle oublia tout, ne discernant que cet ébranlement qui la ravit.


Elle avait envie de croire que cet anonyme avait écrit pour elle.


Pour la sauver.


Subterfuges et mensonges font partie de ta vie.

Empêtrés dans cette mascarade, les visages sourient.

Nul ne peut comprendre et percevoir,

Trompé par tes secrets de toutes parts.Invraisemblables semblent ta raison et ta destinée,

Misérable l'existence s'est révélée,

En gris, noir et blanc.

Nouvelles couleurs peuplant,

Tes anciens rêves et tes futures désillusions.

Mate, Fourberies.


C'était un acrostiche. Un poème simple, sans aucune prétention, elle pouvait le dire rien qu'en le lisant. La personne qui l'avait écrit ne cherchait pas à se mettre en avant. Il s'agissait d'un partage, d'un geste modeste qu'elle effectuait pour elle-même. Pourtant, Luna le ressentit puissamment. Il y avait quelque chose d'unique, d'incomparable. De différent. Un sujet qui lui parlait plus que n'importe quel autre. Comme si cet internaute avait lu en elle et exposait aux yeux de tous ce qu'elle éprouvait depuis des mois. Se cacher des autres, vivre dans un mensonge permanent, sourire à ses proches et prétendre que tout allait bien. Qu'elle allait bien. Il relatait tous ses questionnements sur le but de sa vie, sur les raisons de son existence, tous ses doutes sur l'honnêteté des gens, sa fatigue des faux-semblants.


Son secret n'en était plus un désormais, puisqu'il était partagé avec cet écrivain.


Mate.


Elle se demanda qui était cette personne. Le ressentait-elle, elle aussi ? Cette sensation d'être en marge des autres, de n'être à sa place nulle part.


Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentit comprise, liée à quelqu'un dont elle ignorait jusqu'alors l'existence.


Elle regarda à nouveau la feuille laissée à l'abandon à côté de l'ordinateur, ce devoir de philosophie qu'elle ne parvenait pas à finir. Pourtant, un millier d'idées déferlaient dans sa tête, mais aucune ne se révélait assez concrète pour être couchée sur papier. Et soudain, elle le perçut. Ce besoin de se livrer, de se révéler. D'être certaine qu'elle n'était pas seule. Elle avait juste besoin d'un appui, pour quelques minutes, de partager ses idées afin d'être certaine qu'elles n'étaient pas sans intérêt.


Elle se demanda si elle allait oser aller au bout de son envie. Est-ce que cette personne, Mate, pouvait atténuer ce blocage ? Elle s'était toujours sentie trop lâche pour entrer en contact avec qui que ce soit sur ce site. Après tout, elle n'était pas poète, elle se sentait inintéressante à côté de tous ces écrivains en herbe. Mais aujourd'hui, elle en avait envie. Envie de parler à cet individu qui semblait être dans la même situation qu’elle. Se soutenir, se confier, enfin, et s'entraider. Juste découvrir l'autre, le comprendre et l'apprécier pour ce qu'il était, et non pas pour ce qu'il devrait être.


Elle pressa le bouton du logiciel de conversation qui l'envoya sur une autre page internet. En haut de celle-ci elle entra le pseudonyme de Mate et attendit que la recherche s'effectue. Puis, une discussion vierge s'ouvrit alors. Elle eut la surprise de constater que Mate se trouvait dans sa ville. Elle songea à la destinée avant de sourire de sa propre bêtise. Le nom en vert à gauche de la fenêtre montrait qu’il ou elle était connecté/e.


Maintenant, il ne lui restait plus qu'à se lancer.


Suny : Salut.


Elle avait déjà fait plus original. Aurait-elle dû se présenter ? Ou bien fallait-il qu'elle attende que son homologue lui pose des questions ? Elle ne savait même pas s'il s'agissait d'une fille ou d'un garçon.


Mate : ?


Luna rit devant la pauvreté de la conversation. L'autre personne ne devait certainement pas s'attendre à ce qu'une inconnue entre en contact avec elle. Surtout quelqu'un comme elle, qui n'écrivait même pas sur ce site. Elle n'était qu'une anonyme.


Elle décida toutefois de poursuivre son objectif premier. Il était temps de révéler à cet inconnu à quel point il écrivait bien et de lui affirmer que son poème était magnifique.


Suny : J'ai lu ton poème Fourberies. J'ai beaucoup aimé. Je voulais juste te le dire.


Elle s'apprêta à ajouter quelque chose mais s'abstint en remarquant que Mate était en train d'écrire.


Mate : Merci.


Luna bloqua quelques instants devant la froideur de son correspondant. Elle ne savait pas si cela venait d’elle, mais elle avait comme l'impression qu'il n'était pas très réceptif. Peut-être aurait-elle réellement dû s'abstenir…


Mate : Tu es la première personne à venir me dire cela.


Luna sentit un frisson d'excitation la traverser en voyant son interlocuteur relancer la conversation. Tout n'était pas perdu finalement. Peut-être que Mate désirait se confier aussi.


Suny : Pour être franche, c'est la première fois que je fais cela envers un auteur. J'ai pensé qu'on pourrait discuter un peu. Ton poème m'a transportée. Tu en écris souvent ?


La sonnerie de son téléphone, posé sur son lit, la déconcentra un instant. Elle y jeta un œil en se demandant si elle devait aller voir. Vu l'heure, il s'agissait probablement de Mathis. En avisant le «en cours d'écriture…» de son correspondant, elle se leva et attrapa l'appareil. En un instant, elle déverrouilla l'écran et ouvrit le MMS. Mathis lui avait envoyé une photo de la soirée à laquelle il était. Luna distingua Camille, souriante et légèrement en retrait derrière lui, ainsi que Sarah à sa gauche, un verre à la main. Un simple «tu ne sais pas ce que tu rates» accompagnait l'image.


Sans rien répondre, elle verrouilla le téléphone et le reposa sur sa couette jaune moutarde. Elle repartit s'asseoir et avisa la réponse que Mate lui avait envoyée entre-temps.


Mate : J'écris tous les jours, mais je n'ai jamais publié en ligne jusqu'à présent. De quoi tu veux parler exactement concernant ce poème ?


Sans réfléchir, la réponse coula et le message fut envoyé.


Suny : Pour quelle raison l'as-tu écrit ?


Peut-être se faisait-elle des idées, mais elle savait pertinemment que quelque part dans cette ville, Mate était dans la même situation qu’elle. Elle ne voulait pas se montrer indiscrète et cette manière d'amener la conversation lui semblait être la plus judicieuse.


Mate : Pour quelle raison t'a-t-il plu ?


L'espace d'un instant, Luna se demanda s'il tentait de lui faire passer un message, de lui prouver que cette «raison» était la même pour eux deux. Seulement, ce serait visiblement à elle de faire le premier pas et d'exprimer ses doutes. De se confier.


Pourquoi avait-elle aimé ce poème ? La réponse serait probablement bien trop longue, et l'expliquer s'avérait difficile, surtout à quelqu'un qu'elle ne connaissait pas. Elle s'était sentie comprise et épaulée. Cela avait quelque chose de salvateur de savoir que d'autres personnes dans le monde partageaient son mal-être en ce moment.


Suny : Je n'en sais rien. J'ai aimé les mots que tu as choisis. Ils me parlent. J'aime beaucoup les acrostiches et le tien à un style particulier. Ça me plaît.


Avant de se dégonfler, elle renvoya un second message.


Suny : Je suis désolée, tu dois me prendre pour une folle (je suis une fille au fait). Je n'ai vraiment pas l'habitude de faire ça. Je n'écris pas de poésie, mais j'adore la lire. Et quelque chose dans ta plume m'a touchée. Je voulais juste que tu le saches. Désolée si ça t'embête.


Nerveuse, elle se mordilla la lèvre inférieure en voyant que Mate était en train de lui répondre. En cet instant, elle se sentait réellement stupide. Elle n'était même pas prête à parler de ses propres sentiments et de ses doutes. Parfois, elle avait même du mal à supporter sa propre personne. Alors quel était l'intérêt d'obliger quelqu'un d'autre à le faire ? C'était égoïste et absurde.


Tu es étrange.


Mate : Je ne te prends pas pour une folle. Je suis juste surpris (et je suis un garçon pour ma part). J’ai écrit ce que je ressentais. Chacun est libre de l'interpréter comme il le souhaite. Mais s'il te touche, ça me fait plaisir. Merci de me l'avoir dit. Il faut juste que tu saches que je n'écris pas pour toucher les gens. Mais juste pour évacuer. C'est une sorte d'exutoire, rien de plus.


Suny : Pourquoi publies-tu dans ce cas ?


La question était apparue aux frontières de sa conscience sans qu'elle ne s'en rende compte. Elle était contente que le garçon ne fuit pas et prenne le temps de lui répondre, mais un millier d'interrogations déferlaient dans sa tête. Elle avait envie de s'en faire un ami. C'était quelqu'un de nouveau, qui ne connaissait pas la personne qu'elle avait toujours été, mais qui connaîtrait celle qu'elle était désormais. Cette double face contre laquelle elle ne pouvait pas lutter. Quelqu'un qui ne la jugerait pas et comprendrait ses sentiments sans chercher à en savoir la cause.


Juste quelqu'un.


Un être neutre qui avait échappé aux traditions de cette ville, où tout le monde devait connaître tout le monde.


Mate : Sûrement parce que j'ai un ego très développé.


Elle lut la réponse avec intérêt. Et elle rit.

..

Suny : Parfois, j'ai la sensation de ne pas appartenir à ce monde, de faire partie d'une autre galaxie, guidée par les étoiles. De voir la Terre d'en haut en m'interrogeant sur sa légitimité. Je regarde tous ces points noirs, ces milliards de vies. Je fais face aux guerres et à la déchéance, à la manipulation et au barbarisme. Je ne sais pas si nous avons une bonne raison d'être là, si les humains ne sont pas les pires êtres de l'univers. Ils sont tellement égoïstes, violents et avares. Ils sont tout ce que je hais. Tout ce que je fuis. Et, dans ces moments-là, une seule question tourne en boucle dans mon esprit. Elle m'engloutit totalement et reste sans réponse.

«Pourquoi ?»


Mate : Parce que les humains ont pris l'ascendant sur les autres espèces. Parce qu'ils se croient forts et invincibles. Parce que tu es différente. Tu continueras à te poser toutes ces questions, à trembler devant l'incompréhension de ce monde assujetti, parce que tu es unique, Suny. Tu es toi et tu as cette force et cette émotion en toi qui te différencient des autres personnes. Tu vois chaque détail comme s'il était important. Tu perçois distinctement la beauté de la nature, là où les autres sont aveugles. Tu entends le chant des oiseaux, là où les autres sont sourds. Et surtout, tu perçois la solitude et la souffrance de chacun, là où ils sont insensibles.

Ne sois pas inquiète de te poser cette question. En réalité, la réponse, c'est toi tout entière.

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A très vite !