• Elinna T. Higg

Jusqu'au dernier battement de ton cœur - Prologue



(version non retravaillée avec la maison d'édition)

PROLOGUE

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Sombres ténèbres


Juin 2012 :

Isac !


Le bruit de la pluie frappant le bitume ne fut pas suffisant pour couvrir la voix brisée. Isac se retourna vivement pour constater que les traînées de sang qui tapissaient le sol quelques minutes plus tôt n’étaient plus qu’un lointain souvenir, tout comme celles qui recouvraient le bras et le visage de son petit frère.


Il partagea un regard avec l’homme en uniforme à ses côtés, n’osant pas faire un geste pour rejoindre Even. Le policier finit par s'éloigner de lui-même, lui donnant implicitement la permission d'aller à la rencontre du jeune homme en pleurs.


Even, murmura-t-il doucement, calme-toi, d'accord ?I


sac leva ses poignets liés et caressa affectueusement la chevelure noire de son petit frère, coupée très courte sur la partie inférieure de son crâne. D’habitude ébouriffées avec style, accentuant son allure sauvage, ses mèches plus longues sur le sommet de sa tête étaient désormais gorgées d’eau et collaient à son front. Cela ne préoccupa pas Even qui le fixait, une expression de peur dans le regard. Ils savaient parfaitement comment tout cela allait se terminer. Il n’y avait aucune autre échappatoire. Pourtant, le plus jeune ne parvenait pas à l'accepter. Isac était tout ce qui lui restait.


Sa mine alarmée renvoya Isac quelques années en arrière, à une époque qu’il avait presque oubliée. Celle où son petit frère venait le retrouver dans sa chambre après avoir fait un cauchemar, à la recherche d’un réconfort qu’il était le seul à pouvoir lui donner.


Isac, articula difficilement le cadet, ne pars pas… Je t'en supplie, ne me laisse pas !


Isac jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, vérifiant que le lieutenant était à une distance respectable. En le voyant discuter avec l'un de ses collègues, il s'adressa de nouveau à son frère, ne pouvant empêcher sa voix de trembler.


Je suis désolé Even, déclara-t-il tendrement. J'aurais vraiment voulu pouvoir m'occuper de toi et te protéger. Ne regrette rien surtout. Ce qui s'est passé ce soir, c'était un accident. Personne n'est coupable.


Personne…, chuchota Even en donnant l'impression de ne pas comprendre le sens de ce mot.


Constater que Isac voulait le consoler le fit suffoquer. Ne devrait-il pas être celui à apaiser l’autre ? Son frère avait les poignets menottés. Il était à deux doigts de perdre sa liberté, de vivre une vie qu’il n’avait jamais demandée. Il allait l’abandonner, le laisser seul, hanté par ses démons


.Tu veux rire ? reprit-il d’une voix plus forte. Bien sûr qu'il y a un coupable !


Avant qu'il ne puisse continuer, Isac lui fit signe de baisser d'un ton. En voyant les larmes revenir dans les yeux sombres du plus jeune, les mêmes que les siens, il reprit :


Il va falloir que tu te débrouilles seul à partir de maintenant d'accord ? J'ai confiance en toi, je sais que ça ira.


Les pleurs de Even s'intensifièrent, troublés par les sirènes et les voix autour d'eux. Il avança d'un pas et cala son visage contre l'épaule de son frère, le suppliant plusieurs fois de ne pas le quitter. Il enfouit son nez dans les longues mèches brunes, d’habitude nouées en catogan. Elles étaient désordonnées, sortant à moitié de l’élastique, mais cela n’empêcha pas Even de se gorger de leur odeur, enterrant ce souvenir au plus profond de son être.


Il s’en imprégna, conscient que cela apaisait les battements de son cœur.


Isac ne bougea pas d'un centimètre, attendant simplement que son frère se calme. Il refusait de s’éloigner, n’y parvenant pas, et pria silencieusement le ciel de prendre soin de lui. C’était la seule chose qui pouvait l’aider dorénavant.


Il sentit soudain une main se poser sur son épaule et le lieutenant déclara calmement :


Isac Lauzier, il est temps d'y aller.


Il hocha la tête et recula d'un pas, forçant ainsi Even à se détacher de lui. Il se mordit l'intérieur de la joue, s'empêchant de réagir à son regard de détresse, et monta sans un mot dans la voiture de police. Il ferma fortement les yeux, sachant qu'il ne pourrait pas supporter d’être une nouvelle fois témoin de sa propre impuissance.


Lorsque le véhicule se mit en route, aucun des policiers n'ouvrit la bouche. Ils ne réagirent pas en voyant les larmes qui coulaient sur son visage et Isac les remercia mentalement. En cet instant, la fatalité était partout autour d’eux, les frappant de plus en plus fort à chaque seconde écoulée.


À quelques mètres, Even laissa ses yeux se perdre sur cette voiture qui emportait toute sa vie. Son monde s’écroula quand elle démarra et qu’il aperçut les lèvres de son aîné bouger, mimant lentement les mots «excuse-moi».


Cruellement, le froid prit possession de son corps.

**

Novembre 2014 :

Lorsque l'alarme de son téléphone retentit, Even papillonna des paupières. Incapable de se souvenir du jour ou de l’heure qu’il était, il resta plusieurs minutes immobile, fixé sur le plafond au-dessus de lui, un air de rock en fond sonore. L'idée d'attraper son portable pour la désactiver l'effleura. Pourtant, il ne bougea pas. S'il prenait ce téléphone, s'il éteignait cette musique, alors la seule chose qu'il entendrait ce serait un long et imperturbable silence. Juste cela. Car il n'y avait personne d'autre dans cette maison, aucune autre vie. Juste lui.


Indolemment, il s'assit sur le bord de son lit. Le lundi était toujours difficile. Pas parce qu'il signalait la fin du week-end, mais parce qu'il indiquait le début de la semaine. Il ne pouvait plus rester chez lui, tranquillement, loin de toutes ces personnes qui regrettaient son existence. Il devait sortir, aller en cours et supporter chaque insulte, souvent accompagnée d'un inéluctable remord.


Il finit par tendre la main pour désactiver son alarme quand elle reprit du début. Ses yeux parcoururent pour la énième fois la pièce sans vie dans laquelle il se trouvait. Il n'y avait plus aucun poster aux murs, plus aucune photo d'amis, plus aucun livre. Simplement un lit, une armoire et un bureau. Des murs blancs et des meubles noirs, accentuant cette ambiance froide et tragique qui s’accordait à sa vie.


Mécaniquement, ses jambes le portèrent jusqu'à la salle de bains, de l'autre côté du couloir. En le traversant, son regard se porta instinctivement sur la porte close à côté de sa chambre. Il ne put s'empêcher de se remémorer le temps où son frère partait travailler avant qu'il ne se lève, laissant la porte de sa chambre grande ouverte, signe qu'il n'était plus à l'intérieur.


Aujourd'hui, elle était constamment verrouillée. Plus personne n'allait travailler, plus personne ne dormait dans cette pièce. Depuis deux ans, Isac ne vivait plus dans cette maison.


Even soupira et pénétra dans la salle de bains. Même s'il ne s'en souvenait pas, il savait qu'il avait eu le droit à l'habituel cauchemar cette nuit. Son tee-shirt collant à sa peau et ses cheveux encore humides étaient la preuve de son agitation nocturne. Cela était devenu si fréquent que son cerveau effaçait automatiquement tous ses rêves dès qu'il ouvrait les yeux. Cependant, il connaissait par cœur ces eaux troubles dans lesquelles il avait navigué. Elles étaient envahies de voitures, d’un pare-brise en mille morceaux, de sang, de silhouettes, de son frère. L’enfer des abîmes qui l’entouraient à chaque crépuscule.


Il secoua rapidement la tête pour éloigner les images qui prenaient place devant ses yeux et s'insinua dans la douche. Au moment où son corps entra en contact avec l'eau froide, Even oublia tout.

**

Lorsqu’il descendit dans la cuisine dix minutes plus tard, il attrapa une pomme et s'installa à table. En prenant sa première bouchée, il essaya d'oublier le calme ambiant, seulement interrompu par le tic-tac incessant de l'horloge.


De sa place, Even pouvait voir le canapé en cuir beige qui meublait le salon. Inconsciemment, son esprit divagua à une époque où des rires bruyants emplissaient la pièce. Une époque où il se bagarrait avec son frère pour savoir quel film ils allaient visionner, où il n'hésitait pas à lancer des coussins sur Isac quand il l'énervait. Une époque où il n'était pas seul.


Une légère grimace apparut sur son visage. Il chassa rapidement ces souvenirs de son esprit et passa rageusement une main sur ses paupières devenues humides. Il haïssait cette faiblesse qui le submergeait quotidiennement. Il refusait de la laisser prendre possession de son être une nouvelle fois.


Il se releva brusquement, jetant le reste du fruit à la poubelle, et sortit de la demeure après avoir pris son sac et enfilé ses chaussures. Le trajet jusqu'au lycée fut rapide et court. Les écouteurs dans les oreilles, Even passa la grille de l’établissement, faisant fi des regards de haine et de pitié des élèves présents dans la cour. Sans s'en rendre compte, il accéléra sa marche et bougea la main dans la poche de sa veste pour monter le son de sa musique, ne désirant pas entendre les insultes qui lui étaient adressées.


Il n’éteignit son lecteur de musique que lorsqu’il arriva devant sa salle de cours. Les yeux rivés dessus, il ne vit pas l'autre garçon qui s'apprêtait à sortir de la pièce et le bouscula légèrement. Il s'arrêta un instant et vit du coin de l'œil que la plupart des élèves présents s’étaient figés pour observer la scène avec une impatience malsaine.


—Tu peux pas faire gaffe !


Even reporta son attention sur le garçon face à lui. Quelques années plus tôt, il n'aurait jamais osé lui adresser la parole de la sorte. Toutefois, Even ne lui en voulait pas de le faire désormais. Il en avait toutes les raisons.


—Désolé, marmonna rapidement Even, désireux d'aller s'asseoir tranquillement.


—Désolé ? T'es désolé ? Mais qu'est-ce que j'en ai à foutre moi que tu sois…


—C'est bon Adrien, laisse tomber d'accord ?


Adrien se retourna vers Lucas qui venait de lui couper la parole. D’un regard, ce dernier lui demanda silencieusement de ne pas faire de scène. Even regarda également le jeune homme, ne sachant pas vraiment si ce dernier avait fait cela pour l'aider. Cette pensée quitta son esprit aussi vite qu’elle y était entrée. Il connaissait Adrien et Lucas depuis le collège. Il n'avait jamais été ami avec eux. Il n'y avait jamais eu aucune animosité entre eux à l'époque. Ils côtoyaient simplement des personnes différentes.


Seulement, tout avait changé à présent. Adrien le haïssait et était parfaitement en droit de le faire. Quant à Lucas, Even ignorait tout de lui. Il ne lui avait jamais adressé la parole et, étonnamment, Lucas ne semblait penser aucun mal de lui. Il ne participait jamais aux effusions de haine à son encontre.


Adrien interrompit ses pensées en le poussant pour sortir de la salle, clairement mécontent de ne pas avoir pu l'insulter comme il le désirait. Lucas le suivit après un dernier regard envers Even. Le même que tous les autres. Des yeux emplis de pitié. Pourtant, Even ne ressentit aucun sentiment négatif mis à part une sorte de compassion qui l’affligea un peu plus.


Il les vit disparaître dans le couloir avant de regagner calmement sa place, ignorant les murmures des autres élèves sur son passage.


Une fois assis, alors que ses iris se perdaient sur la cour visible à travers la fenêtre, il ne put s'empêcher de penser une nouvelle fois à Isac. Il aurait donné n'importe quoi pour savoir ce que son frère penserait de la haine que les autres avaient envers lui, de leurs insultes ou du fait qu'il soit éternellement seul.


Il voulait le rendre fier. C'était bien la seule raison qui le poussait à ne pas répliquer, à ne pas renchérir. Il ne voulait pas s'attirer d'ennuis ou d'ennemis. Du moins, pas plus que ceux qu’il avait déjà.


Parfois, il avait tellement envie de hurler à tout le monde sa colère, de leur dire qu'ils ne savaient rien, qu'ils n'avaient pas été là.


Si Isac avait été présent, il lui aurait dit de laisser les autres penser ce qu'ils voulaient. Il lui aurait dit de ne pas s'en préoccuper, de ne pas chercher d'histoires. Il lui aurait dit de rester fier et de bien se comporter.


Mais Isac n'était plus là. Il était en prison.