• Elinna T. Higg

Jusqu'au dernier battement de ton cœur - Chapitre 1



(version non retravaillée avec la maison d'édition)

CHAPITRE I

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Douce rancœur


La liberté ne tenait pas à grand-chose. Elle se raccrochait à un souffle, à un battement de cils, à un rire. C’était inattendu, parfois éphémère. Elle pouvait revêtir la forme d’un souvenir, d’une pensée ou d’un espoir. Ce jour-là, elle prit la forme d’une mésange. Ses couleurs lumineuses hypnotisèrent Even à l’instant précis où elle se posa sur le rebord en pierre de la fenêtre.


Distrait depuis plusieurs minutes, la tête négligemment appuyée sur la paume de sa main, il dirigea son attention sur ce petit être qui paraissait l’observer. C’était envoûtant.


Even se surprit alors à naviguer dans un monde qui n’était pas le sien. Sa tête fut emplie d’idées nouvelles, d’attentes illusoires. Comme cet oiseau, il eut envie d’être libre. Il fantasma sur une vie sans barrière ni sacrifice, s'imaginant quitter cette petite ville qui l’avait vu grandir à la recherche d’un plus qu’il savait hors de portée.


Il aurait pu vivre d’une tout autre façon, rencontrer des personnes qui ne porteraient sur lui qu’un regard neutre. Il découvrirait le monde, ses secrets, ses endroits sacrés. Il n’y aurait aucun préjugé, aucun remords, aucun regret. Juste lui et la liberté. Un oiseau sans aucune aile brisée.


Malgré lui, cette fantaisie le conduisit vers son passé. Un temps où sa vie était relativement joyeuse. Une vie normale où il avait plus d'amis que d'ennemis. Il se souvint de l’adolescent qu’il était. Pas parfait car il avait commis beaucoup d'erreurs, mais pas malheureux non plus.


À ses côtés, la mésange prit son envol et disparut, emportant avec elle la moindre miette d’espérance. Il suivit sa trajectoire jusqu’au dernier moment, jusqu’à ce qu’elle ne soit qu’un minuscule point noir virevoltant au gré du vent. Puis, ses yeux se portèrent sans entrain sur l'horloge qui trônait au-dessus du tableau noir.


Encore dix minutes.


Il tenta sans grande conviction de replonger dans ses souvenirs, considérant que le temps passait plus rapidement ainsi. Néanmoins, il dut se résoudre à abandonner quand il sentit quelque chose lui frôler la tête. Il toucha ses cheveux et regarda la petite boule de papier qui avait atterri sur le côté de sa table. Il n'eut pas besoin de se retourner pour connaître le responsable. Les rires vicieux de ses camarades de classe furent bien assez révélateurs.


Sans rien dire, il reprit sa position


.Plus que sept minutes.


Un autre objet le percuta à la nuque. Il ne se retourna pas. Il ne le fit pas non plus les fois suivantes, même en entendant les ricanements de plus en plus bruyants des garçons derrière lui. Cependant, sans qu’il ne le réalise, son corps se mit en mouvement. Il se tourna, juste un peu, une infime seconde. Il avait simplement besoin de le voir, sans aucune raison particulière.


Il croisa le regard noir de Adrien et de quelques-uns de ses amis qui le défièrent de dire quelque chose. Ce ne fut pas sur eux que ses iris onyx se focalisèrent. Elles s’arrêtèrent sur une autre personne, en retrait. Lucas était là, ses prunelles saphir toujours habitées par cette étrange émotion. Cette étincelle qui le fit frissonner. Celle qu'il avait déjà perçue quelques jours plus tôt et qui le différenciait des autres.


Le fait que cette lueur réveille à la fois une sourde colère et du soulagement en lui n’avait aucun sens. Pourtant, ce fut le cas. La contradiction de ces deux sentiments le rendit fébrile. Sourcils froncés, il fit de nouveau face à l'avant de la salle, les mains serrées en poings.


Il ne connaissait pas Lucas. Pas vraiment. Pas plus que les autres du moins. Pour autant, savoir qu’il le prenait en pitié lui posa problème. C’était comme si, malgré lui, il ne voulait pas paraître faible devant ce garçon.


La sonnerie se fit entendre et Even se leva mollement en tentant d’ignorer que le temps ne s’était pas écoulé si vite depuis longtemps. Il regarda les élèves sortir un par un de la classe dans un brouhaha joyeux et rangea ses affaires. Adrien et Lucas passèrent devant lui pour imiter leurs camarades et, obstinément, il garda les yeux rivés sur son sac. Il eut l’impression qu’un battement de cœur résonna dans le silence envahissant de la pièce, faisant écho au sien.


Lorsqu’il quitta enfin la salle quelques minutes plus tard, il essaya de ne pas se souvenir de ce bleu époustouflant, semblable à ce ciel qu'avait rejoint cette mésange. Semblable à la liberté. Ce regard qui reflétait tout ce qu’il fuyait. Une forme de tristesse qui l’étouffait Sa propre tristesse.

**

Dans le parc face à l'établissement, Lucas s'installa aux côtés de son ami tout en jouant avec l’anneau qui lui traversait le milieu de la lèvre inférieure. Adrien lui avait proposé de venir ici afin de pouvoir discuter tranquillement. C'était un endroit spécial, pour l'un comme pour l'autre. Un endroit sacré où ils partageaient de nombreux souvenirs, où ils venaient quand ils avaient des choses importantes ou difficiles à se dire. Un endroit où les secrets n'avaient plus de place et où les aveux et les confidences étaient bien plus simples à faire.


C’était avec beaucoup de naturel que ce coin de paradis s’était fait une place dans leurs cœurs. Ils avaient huit ans à l’époque où tout avait commencé. Une dispute, des cris, quelques insultes jetées à la dérobée. Puis, une fuite. Lucas avait marché, les yeux inondés de larmes, les sens renversés par la douleur. C’était la première qu’il se disputait ainsi avec Adrien, son premier ami. La peur que ce dernier ne lui adresse peut-être plus jamais la parole lui avait traversé l’esprit, lui coupant la respiration.


Pourtant, de longs instants d’agonie plus tard, ce furent bien dans ses yeux noisette, remplis d’inquiétude, qu’il se noya. Adrien l’avait retrouvé, essoufflé d'avoir couru partout et à bout de forces, envahi par la culpabilité. En voyant Lucas dans ce parc, recroquevillé sur lui-même, il s'était empressé de venir le voir, la boule au ventre tout en lui hurlant dessus. Sur le moment, Lucas n'avait rien osé répondre. Il s'était senti stupide et coupable d'avoir inquiété autant de monde.


Cet endroit était devenu le symbole de leur amitié. Il reflétait toute sa puissance, son éternité. Les paroles prononcées avaient retenti en un millier d’échos dans leurs esprits.


Dorénavant, tout problème trouvait sa solution ici. Dès que quelque chose n'allait pas, dès qu'ils ressentaient le besoin de se parler à cœur ouvert, de s’exposer sans faux-semblants, ils venaient ici. Dans ce parc, il n'y avait aucune crainte de créer une dispute, de se blesser mutuellement ou de s'insulter. Même s'ils repartaient parfois en colère, ils étaient parfaitement conscients que le lendemain, tout irait bien. Ce lieu saint les empêchait de se faire saigner.


Lucas sortit de ses pensées quand Adrien prit la parole d'une voix claire et assurée :


— Je crois que je suis amoureux…


La soudaineté du propos aurait pu le surprendre, toutefois, il ne fit que sourire face à sa mine gênée. Adrien avait fait cette déclaration comme s’il s’agissait d’une horrible malédiction. Il ne remarquait même pas à quel point cela le rendait attendrissant.


—Sois plus clair, tu veux, le taquina gentiment Lucas, définis amoureux… ?


—Arrête de te foutre de ma gueule ! Sérieux… Il faut toujours que ça tombe sur moi ce genre de conneries. En plus, comme si ce n'était pas suffisant, il faut que ce soit une fille inaccessible et clairement pas pour moi.


Lucas rit doucement, profitant que son ami s'ouvre à lui.


Adrien passa une main nerveuse dans ses boucles châtains, bien loin de partager son amusement.


— Sur quoi tu te bases pour affirmer qu'elle n'est pas pour toi au juste ? demanda Lucas en ressentant parfaitement son malaise. Écoute, tu as toujours eu tendance à te rabaisser mais franchement, je pense que tu devrais juste tenter ta chance. Peut-être que tes sentiments sont partagés.


Adrien eut envie de lui dire qu’il avait tort, qu’il n’y avait aucune chance qu’une fille comme celle-ci s’intéresse à un garçon comme lui. En regardant Lucas du coin de l'œil, il sut très bien ce qu’il lui répondrait. Il lui dirait que ses mots n’avaient aucun sens, qu’il méritait le paradis et plus encore. Adrien n’en croirait rien. Il n’était destiné qu’à l’enfer au vu des pensées horribles qui prenaient possession de lui régulièrement. Cette haine et cette rage qui l’empoisonnaient.


Le regard perdu sur l’étendue bleue qui les surplombait, il s’expliqua, d’une voix qui contrastait avec son agitation intérieure :


—Je ne suis pas encore prêt à dire de qui il s’agit. C'est une fille bien. Genre vraiment. Elle est droite, belle, et intelligente en plus ! Je ne sais pas pourquoi mais c'est juste arrivé, conclut-il.


—C'est physique ou tu l'aimes vraiment bien ?


Adrien regarda son ami dans les yeux et prit quelques instants avant de répondre :


—Aimer, c'est peut-être un peu fort. Je l'apprécie beaucoup et je la trouve très belle. Je ne sais même pas ce que je suis censé faire. En plus, elle est déjà avec quelqu'un d'après ce que je sais…


Lucas se redressa à cette nouvelle. Adrien n'était encore jamais tombé amoureux et le fait qu'il apprécie enfin une fille lui faisait plaisir. Il avait toujours pensé que celle qui lui taperait dans l'œil serait vraiment spéciale. Il avait déjà tant perdu, plus qu'il n'aurait dû, qu’il lui était difficile de s'attacher aujourd'hui. La peur, la tristesse et la rancœur étaient trop présentes dans son esprit. Malheureusement, il ne semblait pas avoir choisi la bonne personne.


Il lui donna une tape sur l'épaule, chuchotant un «ça va aller», espérant ainsi lui remonter quelque peu le moral. Il détestait se sentir inutile. Adrien l’avait sauvé lorsqu’il était plus jeune. Il avait confronté chacun de ses ennemis à sa place, forgeant une forteresse tout autour de lui pour que plus jamais la solitude n’apparaisse. Ne pas être capable de faire un dixième de cela pour ce garçon le frustrait.


—Essaie de ne pas trop réfléchir d'accord ? Laisse faire les choses et ça viendra naturellement. Et puis, peut-être que ça ne se passe pas bien avec son copain qui sait…


Adrien acquiesça silencieusement, souriant légèrement pour remercier son ami de respecter sa réserve. Il était conscient qu'il allait devoir faire des efforts pour accepter d'aimer quelqu'un et de s'attacher. Surtout si ce quelqu'un était une personne honnête qui ne méritait pas de souffrir. Il ne pouvait pas se permettre de lui faire du mal. Si jamais il tentait d'aller au-delà de l'amitié avec cette fille, ou du moins s'il en avait la chance, il allait devoir se montrer prudent.


—Il y a quelque chose dont je dois te parler, déclara Lucas, les yeux perdus au loin.


Adrien tourna la tête vers lui, lui montrant ainsi qu'il avait toute son attention.


—C'est à propos de Even-


—Pourquoi tu me parles de cet enfoiré ? cracha Adrien en le coupant.


Lucas soupira face à cette animosité. Dès qu'il entendait le prénom «Even», Adrien réagissait toujours de la même façon. Les insultes jaillissaient, souvent suivies par un repli silencieux.


Néanmoins, il n’avait pas l’intention d’abandonner cette fois-ci. Il voulait faire bouger les choses, sortir son meilleur ami de ce cercle de haine dans lequel il s'était enlisé. Il voulait aussi aider ce garçon aux yeux remplis de fatalité, qui passait la moitié de ses journées à regarder par la fenêtre de leur salle de cours.


Tentant de puiser en lui le courage nécessaire pour avoir cette discussion, il reprit calmement :


—Je sais que tu lui en veux, que tu le détestes, que tu ne supportes même pas sa présence. Est-ce que tu penses réellement que le haïr t'apportera quelque chose ? Sérieusement, tu es mon ami, mon meilleur ami, mais je ne peux pas tolérer la façon dont tu te conduis avec lui et tu le sais. Il est, hésita un instant Lucas, pas certain des mots à employer, il me fait de la peine en fait.


Adrien fit volte-face, blessé que son ami prenne le parti du jeune Lauzier. C'était la plus grande forme de trahison qu'il pouvait avoir envers lui.


—Cet enfoiré est du même sang que le meurtrier de mes parents, d'accord ? Je ne pourrais jamais lui pardonner ça. Il était avec Isac le soir où mes parents sont morts. Pour moi, il est aussi coupable que son frère, c'est clair ?


—C'est Isac qui…


—Arrête ! s'écria Adrien, faisant bien comprendre à son ami qu'il était dans son intérêt de ne pas relancer la discussion. Je n'ai aucune envie de me disputer avec toi, OK ? Alors ne prends plus la défense de cet abruti. Jamais.


Lucas resta quelques instants surpris par son ton. N'ayant pas l'habitude de se laisser marcher sur les pieds, il se leva brusquement et se plaça face à lui. Il baissa le regard et le fixa. Adrien dut plisser les yeux pour le voir à travers les rayons du soleil, présents malgré la température très basse. Vu sous cet angle, Lucas ressemblait presque à un ange


.—Ne me donne pas d'ordres Adrien. Je suis de ton côté et tu le sais. Ça ne change pas le fait que t'acharner sur Even n’arrangera rien. Peut-être qu'il le mérite, peut-être qu'il n'a pas de cœur. Je n'en sais rien, je ne le connais pas ! Et toi non plus d'ailleurs ! Le ridiculiser et l'emmerder ne ramènera pas tes parents ! Isac est en prison ! Qu'est-ce que tu veux de plus ?


Lucas reprit son souffle et tenta de calmer les battements de son cœur, conscient d'avoir évoqué un sujet sensible. Malgré la culpabilité, il refusa de revenir sur ses mots et de céder. Il n’en pouvait plus d’assister chaque jour aux mêmes scènes. Entendre les mêmes mots, les mêmes rires. Supporter cet air fataliste sur le visage de Even qui ne répliquait même pas. Il avait atteint sa limite.


Comme au ralenti, il vit Adrien se relever et lui faire face, le défiant sans détours.


—Rien. Je ne veux rien de plus. Je veux qu'il continue de souffrir, comme moi j'ai souffert quand il m'a arraché ma famille. Je…


—C'était Isac. Pas Even, le coupa Lucas.


—Peu importe. Ils ont le même sang et ils étaient tous les deux présents ce soir-là. Il est aussi responsable que son frère pour moi. L'emmerder, comme tu dis, ne ramènera peut-être pas mes parents, mais ça me soulage. Ça éteint cette fureur qu’il a créée. J'aime le voir souffrir. Il le mérite. Et je sais que faire souffrir Even fait d'une certaine façon souffrir Isac. C'est ma vengeance et tu ne pourras rien y faire.


Lucas se figea devant ses propos. Il détestait cette facette de Adrien. Quand il se laissait contrôler par sa colère, il avait l'impression de ne plus le connaître. Il était si différent du garçon qu’il avait rencontré, de celui avec qui il passait ses soirées à jouer aux jeux vidéo. Il n’avait plus rien d’un héros en cet instant.


Il secoua la tête de droite à gauche, déçu. Un soupir passa la barrière de ses lèvres et il reprit la parole, légèrement tremblant malgré lui :


—Je retourne en cours, déclara-t-il simplement. À plus.


Il se retourna et se dirigea calmement vers la sortie du parc. Il ne regarda pas la tête que fit Adrien. Il ne regarda pas si son ami était en colère contre lui ou s'il le suivait. Il marcha simplement droit devant lui, la tête haute, pas prêt à céder à ses caprices et à ses injustices. Même s'il était son meilleur ami, il y avait des choses qu'il ne pourrait jamais accepter. Le rejet en faisait partie.

**

Un soupir franchit les lèvres de Even alors qu'il pénétrait à l'intérieur de sa maison. Il déposa la pile de courriers sur le buffet de l'entrée avant de retirer sa veste et de se diriger sans enthousiasme vers la cuisine.


Le silence de la demeure l'oppressa malgré l’habitude. Il s'adossa contre le plan de travail pour l’écouter avec plus d’attention. Il aurait donné n’importe quoi pour entendre un son autre que sa respiration. Pour que la journée de demain soit différente des autres. Pour qu’elle ne soit pas une épreuve de plus à passer afin de survivre et de parvenir au jour suivant.


Il se demandait parfois pourquoi il se battait, pourquoi il n'abandonnait pas tout simplement. À chaque fois que l'idée de quitter ce monde l'obsédait, il pensait à son frère et se résignait. Isac avait déjà tant souffert et enduré. Il ne pouvait pas lui faire subir cela. Tout ce qu’il avait à faire pour le soulager était de continuer sa vie monotone et sans but dans ce monde intransigeant qui ne voulait même pas de lui. Un monde qui ne voyait pas qu'il existait, qu'il respirait, qu'il souffrait. Il n'était qu'une vie parmi tant d'autres, mais une vie que certaines personnes auraient préféré voir disparaître.


Il retourna chercher la pile de courriers dans l'entrée et la parcourut rapidement. Il mit les factures de côté et les publicités à la poubelle. Puis, il s'arrêta sur la dernière enveloppe. Elle était petite, de couleur bleue. Son nom et son adresse avaient été tapés à l'ordinateur avec une calligraphie très simple.


Il inspira profondément, sachant parfaitement quel genre de message elle contenait. Malgré cela, il la retourna et l'ouvrit lentement, avec une hâte délétère, révélant une simple carte blanche ornée de quelques mots :

«Famille d'assassins,

les gens de votre espèce devraient tous mourir,

ton frère en premier et toi en deuxième

,tu devrais avoir honte d'être en vie à l'heure actuelle

alors que d'innocentes et honnêtes personnes sont mortes.

Un conseil : suicide-toi !»

Even relut la carte plusieurs fois avant de se diriger machinalement vers le tiroir du buffet. Il la posa là, sur une trentaine d'autres feuilles identiques.


Il n'avait ni la force ni le courage de se défendre, de se sentir injurié ou de pleurer. La vérité était peut-être écrite noir sur blanc après tout. Il était tellement habitué à tout cela qu'il se sentait comme anesthésié, ne ressentant ni douleur, ni colère.


Il n’avait aucune crédibilité pour contredire ces mots. Il était simplement le petit frère de Isac Lauzier, emprisonné pour avoir tué quatre personnes très appréciées dans cette petite ville. Il était simplement le dernier Lauzier vivant librement ici, une crainte pour les autres personnes, ce jeune garçon qui avait passé son adolescence à enchaîner les erreurs et à exaspérer les autres personnes.


La sonnerie du téléphone interrompit ses pensées. Il referma brusquement le tiroir du meuble avant de répondre.


—Allô ?


—Salut Even, déclara joyeusement l'autre personne. J'espère que je ne te dérange pas. Comment tu vas aujourd'hui ?


—Nohan ? demanda bêtement Even, ayant du mal à revenir à la réalité.


—Évidemment ! Qui veux-tu que ce soit franchement !


—Désolé, j'étais ailleurs, répondit mécaniquement Even. Tu appelles pour quoi ?


—Pour rien. Je prends de tes nouvelles c'est tout. J'ai fait un virement sur ton compte au fait, pour le mois qui commence.


—D'accord.


—Tout va bien ? s'enquit la voix inquiète de Nohan.


Non, il n'allait pas bien. Rien n'allait. Sa vie ne se résumait qu'à aller en cours, rentrer, manger et dormir. Puis, il reproduisait le même schéma le lendemain. Ses amis lui manquaient. Son frère lui manquait. Il n'avait pas besoin que Nohan le surveille ou se force à l'appeler pour avoir de ses nouvelles, simplement parce qu’il en avait fait la promesse. Even en avait assez d'être une tare pour les autres.


Il ne voulait pas qu'on prenne soin de lui et qu'on fasse comme s'il était une victime. Il était loin d’en être une. Il méritait amplement tout ce qui lui arrivait. Il méritait les insultes, la solitude et les remords. Il méritait tout cela et plus encore.


Il avait envie de hurler, de crier cela au monde entier.


Sa main se resserra sur le téléphone et il inspira. Nohan ne méritait pas de recevoir sa rancœur et sa colère. Il s'efforçait de faire de son mieux. Peut-être que lui aussi le haïssait en réalité et qu'il pensait la même chose que les autres. Seulement, sa loyauté le forçait à le cacher.


Ce fut pour cette raison que Even répondit simplement :


—Oui, tout va bien je t'assure.


Il y eut un court silence. Puis Nohan reprit la parole, désirant terminer cette conversation, sachant que Even n'était pas de nature très loquace :


—Bon, parfait alors. Je vais te laisser. Tu m'appelles s'il y a un problème d'accord ?


— Oui.


—Bon… À plus tard alors.


—Salut.


Even raccrocha sans attendre, ne désirant pas que son ami trouve un autre sujet de conversation.


Inconsciemment, sa main se dirigea vers le tiroir du meuble face à lui et en sortit une feuille blanche, quelque peu froissée.

**

En franchissant la porte de chez lui, Adrien distingua nettement la présence de sa sœur dans la cuisine. Cette dernière semblait ranger la vaisselle, à en juger au bruit des portes de placards qui s'ouvraient et se fermaient.


Il s'avança jusqu'à l'entrée de la pièce et la regarda quelques secondes. Elle ne remarqua pas sa présence, occupée à nettoyer la pièce.


Adrien distingua rapidement les gouttes de sueur qui coulaient sur son front ainsi que les cernes plus qu'évidents sous ses yeux noisette. Ses cheveux auburn étaient attachés à la va-vite en une queue-de-cheval haute.


Inconsciemment, la tristesse prit possession de lui, s'alliant à la colère qui ne quittait jamais son esprit. Si sa sœur avait l'air aussi épuisée, c'était parce qu'elle devait s'occuper de la maison, de lui et de son travail. Elle avait abandonné les études deux ans plus tôt, devant vite trouver un moyen de les nourrir. Il fallait payer les factures et les frais de l'enterrement de leurs parents aussi.


Trop rapidement, la jeunesse de Joanna avait volé en éclat, le devoir prenant le pouvoir sur l'insouciance.


Adrien la regarda s'affairer, la mine sombre et résignée. Parfois, en l'observant, une forme de pitié prenait possession de lui. Il regrettait sa joie passée. Elle était toujours la première à sortir, à ramener des dizaines de personnes chez elle et à faire des choses complètement dingues. Aujourd'hui, elle n'avait même plus un ami à qui parler de sa triste vie, ces derniers s'étant tous éloignés au fur et à mesure que les mois avaient défilé.


Quand la pitié transperçait dans son regard, Adrien essayait sans cesse de la cacher, ne désirant pas la blesser en lui renvoyant son sort à la figure. Malgré tout, elle parvenait toujours à s'en apercevoir. Elle se contentait alors de sourire et de le rassurer en lui assurant qu'elle aimait sa vie ainsi et qu'il aurait pu lui arriver bien pire.


Ne désirant pas laisser ces idées noires prendre le pas sur sa raison, Adrien se détourna sans avoir signalé sa présence et se dirigea vers le salon.


Il déposa son sac de cours sur le canapé avant de s’y affaler. Instinctivement, il se tourna vers le bureau, dans un coin de la pièce. C'était celui de sa mère, celui où elle passait des heures à ranger, classer, organiser des tas de papiers dont il ne savait même pas l'utilité. Elle y passait aussi beaucoup de temps à dessiner, son travail d'architecte ne la quittant jamais.


Il soupira tristement en ayant l'impression d'apercevoir sa silhouette assise sur la chaise, comme si rien n'avait changé. Tous les soirs, c'était la même chose. Il ne pouvait pas s'empêcher de regarder ce bureau, comme si sa mère allait brusquement apparaître et continuer le croquis inachevé qui s'y trouvait. Chaque soir, ce n'était qu'une déception de plus, qu'un poids qui pesait plus fort sur son cœur.


Il y avait beaucoup d'objets dans cette maison qui lui rappelaient ses parents : la chaise près du feu où sa mère se reposait, parfois avec un livre, la table de la cuisine où son père attendait chaque matin le réveil de tous les membres de la maison, la cabane dans le fond du jardin où il se réfugiait quand il se disputait avec eux… Chaque petit détail, aussi insignifiant soit-il, rendait leur mort plus réelle.


—Adrien, je ne t'ai même pas entendu rentrer, s'exclama sa sœur en entrant dans la pièce.


Adrien la vit sourire et il sentit soudainement sa vision se troubler et se leva sans dire un mot pour aller à l'étage. En passant à côté de Joanna, il ne releva pas sa mine surprise et continua son chemin. Cette dernière le regarda s'éloigner, laissant échapper un soupir déçu.


Une fois dans sa chambre, il s'adossa contre la porte et inspira profondément. Il avait conscience que ses mains tremblaient, seulement, il était incapable de dire si cela était dû à la rage ou au désespoir. Il tenta de ne pas y prêter attention et essuya furieusement les quelques traces de faiblesse qui avaient coulé le long de ses joues. Il se détestait pour se laisser aller à la nostalgie aussi souvent.


Rageusement, il alla vers son bureau et ouvrit le premier tiroir. Il chercha parmi tous les papiers présents et en tira une feuille. Sans la quitter des yeux, il alla s'asseoir calmement sur son lit, ses mains continuant de trembler, cette fois-ci non pas de colère mais d’une profonde tristesse. Malgré lui, les larmes recommencèrent à couler, plus nombreuses que précédemment. En relisant les quelques mots écrits, ses yeux se fermèrent et ses sanglots redoublèrent. Il ne prit pas la peine de les faire disparaître et se laissa aller à sa peine, ignorant que dans la même ville, la personne qu'il détestait le plus partageait sa douleur en parcourant les mêmes phrases des yeux.


Le 12 juin 2012 :

Hier, quatre personnes ont trouvé la mort dans un accident de la route. Un homme et une femme d’une quarantaine d’années sont décédés, ainsi que deux adolescents âgés respectivement de 16 et 17 ans. L'accident s'est produit sur la route nationale, tout près de l'ancien cinéma L’églantine bleue.


Cela s'est produit aux alentours de minuit du matin. Le conducteur d'une Audi noire, Isac Lauzier, âgé de 20 ans, aurait grillé le feu rouge, percutant de plein fouet la voiture arrivant sur sa gauche et tuant sur le coup le couple à l'intérieur. Le jeune conducteur s'en est miraculeusement sorti, ainsi que son petit frère, Even Lauzier, qui se trouvait à l'intérieur de la voiture. Deux de leurs amis sont également morts de leurs blessures après avoir été éjectés du véhicule.


Des circonstances aggravantes

Le conducteur a été soumis à des tests sanguins. La quantité d'alcool dans son organisme était de 0,90 g/L de sang, soit plus que la limite autorisée de 0,50 g/L de sang. Ajouté à la transgression du Code de la route, le coupable encourt jusqu'à 7 ans de prison ainsi qu'une annulation de permis pendant 10 ans.


Son jeune frère ne souffre que de légères blessures et a été emmené à l'hôpital pour des examens complémentaires.

Rédigé par Sarah P.