• Elinna T. Higg

Jusqu'au dernier battement de ton cœur - Chapitre 2



(version non retravaillée avec la maison d'édition)

CHAPITRE II

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Joie éphémère


Sa feuille se remplissait doucement d’encre tandis que son esprit était bercé par les explications soporifiques du professeur et les chuchotements de ses camarades. Personne ne prêtait réellement attention au cours de mathématiques que Kristian Faure était en train de donner. Lui le premier. Son attention avait été accaparée par un groupe de jeunes installés devant lui qui discutaient de la dernière soirée à laquelle ils s’étaient rendus.


Even eut un rictus moqueur en les entendant se réjouir et rire ensemble. Lui aussi, à une époque, passait son temps dans ce genre de fêtes. Celles où l’alcool était plus présent que dans un bar, où la drogue naviguait de main en main à la recherche du prochain qu’elle allait transporter sur orbite. Il avait quatorze ans à l’époque, il avait perdu l’esprit. Il faisait n'importe quoi, traînait avec n'importe qui, buvait beaucoup, insultait les gens et enchaînait les conneries. Il était sans cesse à la recherche d’une identité qu’il ne parvenait pas à trouver. Il n’y avait plus de bien, plus de mal. Seulement la fatalité et la solitude. La colère, celle qui le rongeait à chaque minute, qui se diffusait par chaque pore de sa peau.


Il avait eu peur, plus que tout, de se retrouver avec lui-même, de ne pas être assez important pour qui que ce soit. Sa mère l’avait abandonné, cédant à ce cancer qui la dévorait. Son père avait abandonné ses deux fils, sans l’ombre d’un doute, trop lâche pour endosser sa douleur et ses responsabilités.


Cette peur avait hanté Even. Elle l’avait possédé. Il avait tenté d’attirer l’attention, d’envoyer un signal d’alarme pour ne pas couler. Vainement. Aujourd’hui, il était là, plus seul que jamais.


— Tu viendras me voir à la fin du cours s'il te plaît.


La voix de Kristian l’interrompit dans ses pensées. Debout, à côté de sa table, il attendit que son élève hoche la tête et repartit vers l’avant de la classe. Even l’observa avancer, un millier de questions consumant son esprit.


Elles ne le lâchèrent pas pendant toute l’heure qui suivit. Elles étaient encore là quand il se posta face à son bureau, une fois que tous les élèves furent sortis de la salle. Il attendit que Kristian ait terminé d’effacer le tableau et vienne s’asseoir face à lui.


— Désolé de te garder après le cours mais j'ai un service à te demander.


— Un service ? s'étonna Even en haussant les sourcils.


Il remarqua rapidement la mine ennuyée de l’enseignant. Personne ne lui demandait jamais de services. Il était le garçon à qui on ne faisait pas confiance, à qui parler faisait frissonner de dégoût.


— Comme tu le sais, certains élèves de ce lycée sont tuteurs volontaires et proposent leur aide à ceux qui ont un moins bon niveau pour faire leurs devoirs ou pour réviser.


— Je sais. Vous m'avez déjà proposé d’en devenir un et j'ai refusé. De toute façon, je ne pense pas que quelqu'un voudrait travailler avec moi.


Kristian le regarda quelques secondes sans rien dire. Il voyait les sourcils de son élève se froncer, signe qu'il avait beaucoup de mal à voir où il voulait en venir. Lui-même n’aurait jamais pensé avoir à le supplier un jour.


— Écoute, tu sais ce que j'en pense, reprit-il, tu es le meilleur dans ce cours et c'est du gâchis de ne pas en faire profiter les autres, mais c'est ton choix. Seulement, j'ai un élève qui est en grande difficulté, notamment en mathématiques.


— Trouvez-lui un tuteur alors, déclara Even d'un ton calme, regardant son professeur comme s'il avait été idiot de ne pas avoir eu cette idée lui-même.


— C'est ce que j'ai fait, répondit calmement l'autre homme. J'en ai parlé avec lui et il trouve que c'est une très bonne idée. Il est prêt à faire des efforts et à travailler.


Even ne bougea pas, ayant du mal à saisir ce que son enseignant attendait de lui. Il sentit venir la chute mais se convainquit qu’il avait tort. Il avait déjà eu ce genre de conversations une centaine de fois avec Kristian. Il ne deviendrait pas tuteur. La solitude qui l’entourait était bien assez difficile à supporter, il n’avait pas besoin d’endurer des rencontres supplémentaires avec une personne qui ne voudrait pas de lui. Il s’était accommodé du silence. Toujours pas du rejet.


— Je lui ai proposé plusieurs personnes, tous des tuteurs volontaires qu'il a refusés. Il a demandé que ce soit toi qui l'aides.


Tout son corps se crispa. Even le regarda comme s’il avait perdu l’esprit. Kristian semblait réellement attendre une réponse positive et rien que cette constatation lui donna envie de rire. Rire de lui ou rire de son enseignant. Rire pour masquer sa crainte.


— Je ne suis pas tuteur et je n'ai aucune envie d'aider qui que ce soit. D'autant plus que c'est probablement une mauvaise blague.


— Je ne pense pas, répondit simplement Kristian. Écoute, je lui ai dit que ce n’était pas possible mais il a vraiment insisté. Donc j'ai décidé de t'en parler. Je pense que tu devrais le faire.


Even continua à bouger la tête de gauche à droite, montrant clairement son refus. Une petite part de lui s’embrasa à la perspective d’accompagner quelqu’un. D’être accompagné, quelques heures par semaine. Il la réprima brutalement, refusant de se laisser aller à l’espoir.


Il examina le visage de son professeur, tiquant légèrement en regardant ses cheveux grisonnants – toujours en désordre sur le sommet de son crâne – et vit beaucoup de sympathie dans ses yeux verts. Il savait que s’il avait soupçonné une once de méchanceté chez ce fameux élève, il ne lui aurait pas proposé ce projet de tutorat.


Avec méfiance, il finit par demander :


— C'est qui, cet élève ?


Un sourire plus grand apparut sur les lèves de Kristian, convaincu qu'il avait remporté la manche.


— Il a insisté pour que cela reste secret pour l'instant. Il ne veut pas que ton choix soit faussé par son identité. Il m'a laissé son adresse mail pour que tu puisses lui répondre. Tiens, déclara-t-il en lui tendant un petit bout de papier.


Even le prit, l'air incertain. Il haussa les sourcils en déchiffrant l'adresse digne d'une collégienne de douze ans mais s'abstint de tous commentaires. Il la relut plusieurs fois, essayant de deviner à qui elle pouvait appartenir, et reprit son sac posé à terre. Avant de passer la porte, il se retourna légèrement vers son enseignant et déclara :


— Enlevez ce sale sourire de votre visage monsieur, je n'ai toujours pas dit oui.


Puis, il sortit, sous les rires de l'homme resté dans la salle.

**

Sa veste fut déposée à la hâte sur la rambarde de l’escalier, ses chaussures jetées à la volée dans le hall. Even ne s’en préoccupa pas, l’esprit trop pris par ses tourments. Deux par deux, il monta les marches pour rejoindre sa chambre. Il aperçut son ordinateur, trônant fièrement sur son bureau, semblant le défier de s’approcher.


Il le fit pourtant, et se figea, la main au-dessus du clavier, incertain de la manière dont il devait agir. Il avait réfléchi à cette histoire de tutorat toute la journée. Il avait retourné la question dans tous les sens, se persuadant qu’il allait accepter, juste avant de se flageller pour avoir eu cette pensée.


L’idée le hantait depuis le matin même. Il tentait d’imaginer à quoi ressemblait cet élève, les raisons qui auraient pu le pousser à le demander lui plutôt qu’un autre. Soudainement, l’espoir de n’être plus tout à fait seul était né. Il avait fait son chemin, parcourant les sinuosités de son être sans crainte. Son âme le suppliait d’accepter, son corps ne cessait de le restreindre et sa raison lui hurlait de répondre par la négative.


Il finit par ouvrir sa messagerie, désirant en finir le plus rapidement possible. Quand ses mains commencèrent à taper sur le clavier, il ne savait pas lui-même ce qu’il voulait dire. Les mots s’écoulèrent de son esprit, apparaissant sur l’écran sans qu’il ne les comprenne.


À : LuckyLuc2701

Objet : Tutorat

Salut.

M. Faure m’a parlé de toi et m’a expliqué que tu avais besoin d’aide en maths. Je ne suis pas tuteur et je ne comprends pas pourquoi tu désires absolument que ce soit moi qui t’aide. Il y a des dizaines de tuteurs dans cet établissement et tu pourrais très bien choisir l’un d’entre eux.

Je ne sais pas si tout ça n’est qu’une mauvaise blague de plus pour tenter de m’atteindre. Si c’est le cas, passe ton chemin. Tu n’y gagneras rien et moi non plus. Par contre, si ta démarche est tout à fait honnête alors c’est d’accord, j’accepte de t’aider.

Tu pourrais me donner ton nom pour commencer. Et on pourrait s’arranger pour se voir quelque part histoire de discuter de tes lacunes.

À plus.

E.L.


Il cliqua sur « envoyer » et referma brusquement l'écran de son ordinateur portable avant de se laisser tomber en arrière, reposant sa tête sur le dossier de sa chaise.


Il n'avait plus qu'à attendre maintenant.


Il redescendit au rez-de-chaussée, décidé à faire ses devoirs et à continuer sa vie comme si elle ne risquait pas de changer brusquement. Comme s’il ne venait pas de faire une monumentale erreur.


Quand, une heure plus tard, il commença à s'abrutir devant une quelconque émission de télé, il se mit à songer à son frère. Tout semblait le ramener à lui depuis deux ans. Le tutorat plus que n’importe quoi d’autre. Il se souvenait qu'à une époque, Isac le suppliait presque pour qu'il devienne tuteur et qu'il fasse quelque chose de ses capacités. Even s’était alors buté à refuser sa demande, estimant qu'il ne voulait pas perdre de temps avec des imbéciles.


À chaque fois, Isac se contentait de sourire, fier de lui malgré ses mauvais choix.


Les yeux perdus sur les images qui défilaient, Even secoua la tête, ravagé par la vague de souvenirs qui s’immisçait en lui. Quand il retourna dans sa chambre au bout de plusieurs minutes, il ne put s’empêcher de regarder l’écran noir de l’ordinateur. Cette voix sourde en lui qui lui chuchotait à quel point il voulait que cet élève lui ait répondu se fit plus forte. Elle continua, encore et encore, le poussant à rallumer l’appareil pour vérifier ses courriels. Lorsqu’une petite icône apparut dans un coin, son cœur rata un battement. Il hésita à peine une seconde avant d’ouvrir le message, l'esprit suspendu à un fil.


À : Even.Lauzier

Objet : Tutorat

Hey !Ça me fait plaisir que tu aies décidé de me contacter. J’avais peur que le prof oublie de t’en parler. Je t’assure que rien de tout ça n’est une blague, ce n’est vraiment pas mon genre. J’ai beaucoup de mal avec les cours et il ne reste plus que cette année alors j’aimerais vraiment réussir et être enfin tranquille avec cette matière.

Je sais parfaitement qui tu es et ce que les autres pensent de toi mais je m’en tape. J’ai besoin de ton aide et je sais que tu es le meilleur élève dans cette matière (ou dans toutes les autres d’ailleurs). Si tu as peur de mes intentions, on pourrait se voir pour en discuter et tu verras que je ne cherche vraiment pas à t’emmerder.

Je ne sais pas ce qui t’arrangerait le mieux. Je suis libre demain après-midi. On pourrait se voir vers 16 heures si c’est bon pour toi ? Je serai à la bibliothèque, à côté de la fenêtre, celle à droite de la porte. Il n’y aura personne d’autre, promis.

Je t’attendrai.


Even le relut plusieurs fois, incapable de mettre un mot sur ce qu’il ressentait. Il discernait ce point douloureux en lui, qui le rendait extatique et incertain. Cette flamme éteinte depuis bien longtemps, qui ne s’était jamais ravivée.


Las d’attendre des réponses qu’il savait inatteignables, il referma l’écran. Il ne pouvait rien faire de plus qu’attendre. Attendre et espérer.

**

La tête pleine de songes, Even traversa le couloir désert. Il était heureux que son cours soit dans un autre bâtiment, le poussant à marcher un peu plus longtemps qu’habituellement. Bouger l’empêchait de trop réfléchir. Il n’avait plus que quelques heures pour décider s’il allait se rendre ou non à la bibliothèque. Quelques heures qui n’étaient pas assez.


À l’intersection, il se fit bousculer et se retourna pour voir qui était le responsable de ce geste. Sans grand étonnement, il découvrit Adrien, accompagné de quelques-uns de ses amis.


Even ne répliqua pas et reprit sa marche jusqu'à sa prochaine salle de cours, trois portes plus loin. Il soupira en se rendant compte que celle-ci était fermée à clé et s’adossa contre le mur, le regard fixé sur le sol poussiéreux.


Les pieds de Adrien apparurent rapidement dans son champ de vision, l’incitant à le regarder. Son camarade se rapprocha de lui, un sourire mauvais collé sur les lèvres.


— Dis-moi, ça ne t'emmerde pas de te promener tranquillement, de continuer ta vie comme si tu n'étais pas le frère d'un assassin ?


Even resta stoïque, attendant que l'autre lui crache son venin à la figure. Ne le voyant pas répliquer, Adrien sentit la colère l'envahir et haussa le ton :


— Dommage que la peine de mort soit abolie non ? Ton frère aurait dû crever après avoir tué mes parents ! Et toi aussi d'ailleurs ! Comme ça tout le monde aurait pu vivre en paix, sans craindre que tu ne fasses la même chose un jour ! s'exclama-t-il. La déviance, c'est héréditaire, termina-t-il en rapprochant son visage du sien.


Il tourna légèrement la tête pour s'empêcher de rétorquer et distingua sans mal une autre personne derrière les trois amis de Adrien. Il reconnut immédiatement la chevelure blonde du garçon et souffla doucement quand son regard croisa le sien.


En voyant Even l’observer, en voyant la douleur dans ses yeux noirs, Lucas baissa la tête, jouant avec son piercing à la lèvre dans un réflexe qui traduisait sa nervosité. Il était impuissant face à la tristesse de son ami et savait qu’il ne pouvait pas l’empêcher d’être en colère. Il avait essayé, bataillé, lutté. Ses mots s’étaient heurtés contre un mur inébranlable.


Alors, une nouvelle fois, il se contenta d’être le spectateur de ses injures. Il regarda la scène sans entrain, grimaçant face à la mesquinerie de ses camarades. Il ressentit jusqu’au plus profond de son âme cette peine que camouflait Adrien. Il la ressentit si bien qu’elle lui coupa le souffle. Il baissa la tête et recula d’un pas, cherchant quelque chose à quoi se raccrocher. Cependant, il ne trouva rien. Rien mis à part la déception.

**

L'heure de se rendre à la bibliothèque arriva trop vite. Pour la première fois depuis longtemps, Even ressentit l’angoisse prendre possession de lui. Il essaya de mettre sa conscience en sourdine, se concentrant uniquement sur son environnement.


Sans se presser, il entra dans le bâtiment, grimaçant légèrement à la vue des nombreuses personnes qui l'occupaient. Il ne prêta pas attention aux quelques regards haineux qu'il reçut et ignora l'idée de faire demi-tour, de plus en plus présente dans son esprit.


Il se dirigea vers la fenêtre à droite de la porte et sentit une immense sensation de vide en croisant un regard bleu ciel. Il ne parvint pas à faire un geste envers l'autre garçon. Ses iris s’arrêtèrent sur chaque détail de ce visage, effleurant la peau hâlée, se posant sur ce petit anneau brillant posé au milieu d’une lèvre rosée. Il ignora le regard plein d’espérance qui le contemplait, dépourvu de toute méchanceté. Il ignora le pincement de son cœur qui lui fit mal. Il ignora les frissons sur sa peau qui témoignaient de la tension qui l’habitait.


Avant de s'en rendre compte, il avait fait demi-tour et était sorti de la bibliothèque.


Il marcha rapidement, l'envie de se moquer de lui-même se faisant de plus en plus présente. Il n'arrivait pas à croire qu'il avait espéré que toute cette histoire soit vraie. Il avait espéré rencontrer une personne honnête, capable d'oublier pour quelques heures toute la merde qu'il avait faite dans sa vie. Il s'était dit que peut-être, après deux ans d’une routine sans intérêt, quelqu'un allait rendre son existence un peu moins dénuée de sens. En fait, il avait simplement espéré avoir quelqu'un à qui parler de temps en temps. Comme à un ami.


— Even, attends !


Il s'arrêta net en entendant son prénom être hurlé, comprenant que Lucas l'avait suivi. Il se retourna pour le fixer et attendit que ce dernier s’explique. Lucas chercha ses mots, mal à l'aise.


— Qu'est-ce que tu veux Lucas ?

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..... A suivre.....

Si ce début vous a plu, je vous laisse découvrir la suite avec le roman.

N'hésitez pas à me laisser votre avis, que ce soit ici, par mail, par MP, sur facebook etc.

A très vite !

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©2021 par L. Ross/Elinna T. Higg

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