• Elinna T. Higg

Les Méandres des Âmes (Par-delà les mots T.1) - Chapitre 2




Chapitre 2


Sa voix rythmait ma vie. Elle avait la beauté d’une mélodie entêtante. Elle m'obsédait, peuplait mes rêves, accompagnait mes journées, s’appropriait mes pensées. Elle avait l'air irréelle, merveilleuse. Jamais encore une simple intonation ne m’avait fait cet effet-là. Je voulais qu’elle me chuchote une multitude de promesses à l’oreille, qu’elle fasse frissonner mon âme et vibrer mon corps. Qu’elle m’appartienne et ne me quitte plus. Je le voulais, lui.

Freddy Noraux, Note n° 83

Jour 6


J'entrai dans la cuisine au moment exact où ma mère en sortait, geignant quand son front heurta ma poitrine. La génétique avait bien fait son travail, une chance pour moi. Faire vingt centimètres de plus qu'elle était pratique pour l'embêter. C'était l'une des seules choses que j'étais heureux d'avoir héritée de mon père.


— Freddy !


Je ris à son exclamation énervée en remettant le téléphone contre mon oreille, Esteban me harcelant déjà pour savoir ce qu'il se passait.


— Rien, rien. Ma mère ne fait pas attention et elle m'a foncé dedans.


Elle me pinça le bras pour me punir de l'accuser, puis retourna à ses plats, alors que j'avisai le bordel qui envahissait le plan de travail. Elle essayait de nouvelles recettes.


Génial.


— Tu sais que tu es nulle pour tout ce qui s'apparente à de la cuisine, n'est-ce pas ? lui chuchotai-je pour qu'elle abandonne.


La couleur de ce qui mijotait n'était pas très avenante. J’espérais qu'elle ne pousserait pas à le goûter.


Son expression sombre me dissuada d'en rajouter et, après avoir haussé les épaules face à son déni et à l'évidence universelle que je lui avais énoncée, je repris ma conversation avec Esteban.


— Désolé Esteban, j'ai perdu le fil, mais je te répète que sécher les cours demain, alors que ça ne fait qu'une semaine qu'on a commencé, est une mauvaise idée. Et non, je ne vais pas te suivre.


Il s'offusqua et continua à plaider sa cause. Il était déjà fatigué de se rendre au lycée et avait décrété qu'aller deux jours à la mer serait merveilleux. C'était une idée stupide, mais elle lui ressemblait tellement. Ma mère n'en pensait pas moins vu son air désespéré quand elle m'entendit.


Après quinze minutes de négociations inutiles, il finit par m'envoyer au diable et raccrocha. Je m'amusai de son immaturité en posant le téléphone, puis m'appuyai contre l'évier.


— Pourquoi tu m'as appelé ?


— Pour que tu m'aides à découper tous les légumes, mais j'ai eu le temps de le faire pendant qu’Esteban se plaignait.


— Désolé, ricanai-je. Tu veux que je fasse autre chose ?


Ma mère refusa et continua sa préparation. L'odeur était horrible, mais c'était amusant de la voir si déterminée. Ses sourcils étaient froncés et son apparence décousue, avec son tablier jaune vif et ses cheveux décoiffés, était très loin de la femme d'affaires qu'elle était.


Elle avait même de la tomate sur la joue.


— Pourquoi tu fais ça déjà ? m'enquis-je en attrapant un morceau de… quelque chose.


— Pour que nous ayons un vrai repas. Ce n'est pas arrivé depuis que ton père est reparti.


Ma tension soudaine et ma moue dégoûtée n'avaient rien à voir avec le goût de l'aliment non répertorié que je venais de manger. Il était vrai que nous avions à peine pris le temps de nous retrouver autour de la table depuis une semaine. J'avais perdu l'appétit pendant deux ou trois jours après cette rencontre avec mon professeur de français. Une lourdeur s'était logée dans mon estomac et avait peiné à disparaître. Cela n'avait pas inquiété ma mère. En général, elle préparait des plats de base et les laissait dans le frigo, pour que je puisse manger ce dont j'avais envie, à n'importe quel moment. Ou bien, nous commandions quelque chose. Quoi qu'il en soit, elle n'avait pas eu la chance de remarquer ma perte d'appétit.


— Freddy… Ce n'est pas un reproche envers ton père, vraiment.


— Pour moi c'en est un.


Depuis le temps, elle n'avait plus la force de débattre avec moi sur ce sujet.


Aujourd'hui toutefois, elle n'abandonna pas.


— Il va falloir que nous en discutions, un jour. Tu ne peux pas lui en vouloir à chaque fois qu'il part. Il ne le fait pas par plaisir, mais parce qu'il n'a pas le choix.


— On a toujours le choix, grognai-je en croisant les bras sur ma poitrine. Et tu dis ça comme si tu n'avais jamais aucune rancœur envers lui, toi aussi.


Mes mots la blessèrent, je le vis à l'expression de son visage et au léger tremblement de ses mains. Ils eurent cet effet sur elle car elle était incapable de me contredire.


J'avais raison, elle le savait, et c'était déjà trop.


— Ça m'arrive, oui, mais jamais autant que toi. La majorité du temps, je comprends.


— Peu importe, je n'ai pas envie d'en parler. Je me demande comment tu peux encore l'aimer, parfois.


Elle posa ce qu'elle tenait et prit cet air sérieux qui était en opposition totale avec qui elle était. Je compris qu'elle allait choisir ses mots avec soin, car cette discussion était primordiale dans son esprit. Elle l'avait reportée autant que possible, mais peut-être était-il temps. Devant moi, elle pouvait lâcher prise, elle savait que je ne la jugerais jamais.


— Ton père et moi, nous nous sommes rencontrés alors que nous étions adolescents. Je l'ai aimé au premier regard, Freddy, et il a toujours pris soin de moi. Nous avons traversé beaucoup d'épreuves pour arriver là où nous sommes aujourd'hui. Il ne m'a jamais abandonnée. Je sais que tu te poses beaucoup de questions, mais je ne peux pas contrôler mes sentiments. Quand tu aimes une personne depuis si longtemps, tu apprends à être compréhensif, à faire des concessions et à ne pas être égoïste.


— Ce n'est pas être égoïste de désirer que ton mari soit à tes côtés, contrai-je avec vigueur.


— Non, c'est vrai, ce n'est pas être égoïste. Seulement, tu verras que le plus important quand tu es amoureux, c'est que l'autre soit heureux. Et ton père n'est jamais plus heureux que lorsqu'il fait ce qui l'intéresse. Ça ne veut pas dire qu'il n'est pas épanoui avec nous. Nous avons appris à concilier les deux.


Il fallait que je sorte d'ici avant de la blesser. Je renfermai tant de colère à l'encontre de mon père que j'aurais pu dire n'importe quoi pour lui faire ouvrir les yeux. Pour lui faire comprendre qu'elle était trop complaisante, trop gentille et merveilleuse, quand il était si détaché et indifférent.


Je partageais les mêmes gênes que lui, pourtant, rien de ce qu'il faisait ne me semblait juste. Je ne le comprenais pas. Il aurait dû vouloir être à ses côtés, ressentir cette envie de l'accompagner partout où elle allait. La voir chaque jour, entendre sa voix avant de s'endormir, sentir son odeur en rentrant chez lui. Il n'aurait pas dû être capable de disparaître si facilement, de s'éloigner d'elle à travers des centaines de kilomètres, sans verser une larme ou avoir le moindre remord.


En seize années de vie, je n'avais jamais vu mon père pleurer, être mal à l'aise ou en colère. Ma mère, elle, s'était déjà enfermée dans sa chambre quand elle me croyait ailleurs pour y épancher sa peine. Elle n'en disait rien, mais je savais qu'il la bouffait et aspirait chaque morceau d'elle en ayant ce métier.


— Peu importe, soufflai-je en avisant son air déçu avant de quitter la cuisine.


Il ne l'aimait pas. Sans quoi, comment pouvait-il agir ainsi ?


Ma mère était trop parfaite pour cet homme. Trop amoureuse aussi.


Je commençai moi-même à expérimenter cette émotion. Elle demeurait à la frontière de ma conscience et commençait à transformer ma vie. Il n'était pas encore question de grande passion ; plutôt d'un attachement bienvenu encore loin de l'intensité qui existait entre mes parents, mais c'était suffisant pour comprendre que leurs sentiments l'un envers l'autre n'étaient pas égaux.


Et la rage qui me poursuivait ne faisait qu'accroître. Elle égalait presque ce brasier qui me consumait dès que j'apercevais ce professeur de français aux yeux ambrés. Il s'était glissé en moi avec une puissance similaire à la foudre qui m'avait frappé lors de son apparition, cinq jours plus tôt. Tout était déjà altéré dans mon univers. J'éprouvais ces symptômes de manque quand j'étais loin de lui, ces bonheurs retrouvés quand il était à ma portée et qui me faisaient réaliser que vivre sans ma moitié me serait impossible, qu'il s'agisse de lui ou d'une autre personne.


Je ne ressemblerai jamais à mon père.


Jamais.


.

Jour 7


C’était stupide.


J’en étais conscient, mais cela ne m’empêchait pas d’être là, devant cette porte.


Je n’avais qu’à frapper quelques coups. Ensuite, je le verrai.


Enfin.


J'avais eu une semaine entière pour réfléchir, accepter et remarquer l'ampleur de l'existence d’Émilien – j’aimais imaginer que nous partagions une chose spéciale qui me donnait le droit de l'appeler ainsi –, et la force qui m’avait possédé le jour de la rentrée en le rencontrant ne s’était pas atténuée. Cela s’était reproduit les fois d’après, sans aucune exception. J'avais très vite pris le parti d'en parler à Sullivan. Évidemment, le mot en « A » était venu dans la conversation, mais c'était si effrayant que je le niais encore. Il était beaucoup trop tôt. Sullivan m'avait toutefois fait admettre que ce n'était en rien comparable à mon affection pour Liam. Il n'était plus question d'identité, de sexualité. C'était plus profond que cela. L'effet qu’Émilien me faisait était incompréhensible, s'apparentant à ce qu'on lisait dans les romans d'amour.


Une euphorie douloureuse.


Pour l'heure, je relayai tout cela dans un coin de mon esprit. Après un long moment à me convaincre que cette idée n'était pas la plus insensée de ma vie, à me répéter que ce coup de foudre n’y était pour rien, et que oui, je raisonnais encore convenablement, je ne parvenais toujours pas à lever la main.


C'était stupide.


— Monsieur Noraux… J’étais en train de me demander si vous alliez venir.


Il avait ouvert la porte, entraînant un sursaut de ma part.


Il n'était plus temps de fuir.


Même avec son expression sceptique, je le trouvai beau. Il avait l'air si différent de moi avec son jean noir près du corps et son pull bordeaux sans artifices. La simplicité était ce qui lui allait le mieux. Alors que moi, j'avais toujours ce look négligé que j'affectionnais. Mes boots grises aux pieds et mon bomber préféré à l'encolure rayée de bleu et de jaune me caractérisaient. J'étais malgré tout ravi d'avoir quitté mes pantalons cargo pour un jean simple, me sentant plus mature grâce à lui.


Plus digne de ce jeune homme qui retournait mon monde.


Je compris en l'observant qu'il était aussi perdu que moi face à mon immobilité. Il se demandait sûrement pourquoi je restais planté là sans rien dire ; ce que je finis par faire, après une grande inspiration :


— Désolé pour le retard. J’ai eu… Un souci de dernière minute.


Ressentait-il cette électricité dans l’air, cette tension entre nous, cette impression de se connaître depuis toujours ? C'était comme si une partie de nous avait toujours attendu l’autre. Je n'étais concentré que sur ces émotions tant elles me ravageaient. Il me semblait impossible qu’il ne le sente pas, lui aussi. C’était là, tout le temps, identique à un spectre qui marchait sans arrêt dans nos pas et épiait chacun de nos gestes.


S’il en avait conscience, il n’en montrait rien. Il n’avait jamais eu de geste singulier ou d'attention particulière à mon égard depuis ce regard que nous avions échangé lors de notre rencontre.


— Aucun problème, répondit-il en se décalant.


Une timidité jusqu’alors inconnue prit possession de moi lorsque je fis un pas dans la pièce. Pourquoi étais-je là, déjà ? Ah oui ! Parce que j’avais eu la brillante idée – pour ne pas dire merdique – de lui demander un entretien privé, prétendant vouloir parler de mon orientation scolaire. Je n’oubliais pas que ma voie était déjà toute tracée, mais j'étais prêt à assurer le contraire pour passer de longues minutes à ses côtés.


Les quatre heures de littérature de mon emploi du temps n'étaient pas suffisantes. Je n'avais jamais eu d'addiction, mais j'étais certain que cette attraction s'en approchait. Heureusement, elle n'était pas mortelle, bien qu'en constatant l'ébullition incessante de mon corps et de mon cerveau, je ne sois pas certain qu'elle demeure saine et indolore.


— Alors, débuta-t-il en s’installant derrière son bureau pendant que je prenais place face à lui, vous vouliez discuter de vos choix pour l’année prochaine ? Vous avez encore le temps, ce n'était pas nécessaire de s'y pencher dès la rentrée.


— Je sais, mais je préfère explorer toutes les options maintenant, pour savoir à quoi m’en tenir.


C'était comme avec Liam. Je voulais tout sonder, analyser chaque fait, chaque vérité. Faire des tentatives, échouer parfois, me détruire et me relever. J'avais envie de m'enfermer dans un secret interdit, d'y rôder avec lui.

Le risque était insignifiant face à mon bouleversement.


S’il me faisait un signe, maintenant, alors je saurais que l’espoir existait. C’était tout ce qu’il me fallait. Je ne demandais pas de déclaration ou de lettre d’amour. Un simple geste serait le bienvenu. Je n'aurais plus à me demander s'il était normal que j'apprécie autant un garçon – que je ne connaissais pas en plus de cela –, puisqu'il serait l'évidence.


— Quels domaines vous intéressent pour le moment ?


Sa voix grave me fit frissonner et je fus si subjugué que je n'eus plus assez de raison pour réaliser l'ampleur de mon mensonge.


— J’aime le français, confiai-je en souriant. Les langues vivantes aussi.


Ce n'était pas faux, sans être tout à fait vrai. Je me débrouillais dans ces matières, mais dire que j'étais captivé était un peu exagéré. Disons qu'il enseignait la littérature et que cela serait suffisamment motivant pour qu'il finisse par y croire.


Peut-être était-ce déjà le cas, car il se détourna de moi pour réfléchir et je ne me privai pas pour observer l'harmonie de son profil. Il était beau. C'était peu, mais je n'avais pas de termes plus adéquats pour le décrire. Il avait l’air sorti tout droit d’un songe ; l’un des miens, probablement. Je voyais parfaitement la courbe de ses lèvres et la ride de concentration sur son front. Le plissement de son nez. Ses cheveux châtains à peine ondulés, coiffés en arrière. C’était terrifiant de prêter attention à tant de détails alors que nous étions encore inconnus l'un pour l'autre.


J'avais l'impression qu'il avait toujours fait partie de ma vie.


— Le bibliothécaire de l’école, Léopold, est un ami. Il cherche quelqu'un pour l'aider à ranger et à faire les inventaires. Ce ne serait que du bénévolat et il me faut l'accord du principal, puisque vous n'êtes pas majeur, mais ce serait l'occasion de découvrir de nouvelles choses. Il a beaucoup voyagé et peut vous aider à approfondir vos connaissances. Cela pourrait vous créer une vocation.


Je retins à peine ma grimace. Je n’avais aucune envie de repartir d’ici avec un boulot, mais je n'avais pas de moyen de refuser, risquant de paraître suspect. L’idée qu’il vienne de temps à autre à la bibliothèque pour prendre de mes nouvelles me donna un regain d’énergie. Le voir, une poignée de minutes de plus que les autres, juste quelques fois, c’était tout ce qu’il me fallait.


— Pourquoi pas, répondis-je en feignant d’être enthousiaste.


Émilien me considéra enfin, s'immobilisant alors que tout autour de nous se suspendit. Ce fut le temps d’un souffle. Une fraction de seconde où il arrêta de respirer. Il me donna l'impression d'être emprisonné dans un monde sans couleur, noyé sous les vagues d'une tempête qui l'avalait.


Piégé avec moi dans une autre dimension.


Le cours des choses reprit au moment exact où il inspira pour me répondre :


— Je m'occupe de lui en parler. Je vous tiendrai informé.


Intérieurement, je fus ravi.


J'avais eu la preuve qu’il sentait cet orage qui menaçait d’éclater entre nous, ce destin qui avait été scellé six jours plus tôt.


J’avais eu mon signe.

.


Je repérai le bonnet – vert aujourd'hui – d’Esteban et m'empressai de le rejoindre. C'était l'heure de la pause et, comme toujours, nous nous retrouvions là pour que Yoan puisse fumer. Mon meilleur ami était en train de rire avec lui et cela me fit presque oublier mon entrevue avec Émilien. Presque. Parce qu'en réalité, rien ne pouvait l'effacer de mon esprit, surtout après avoir été bercé par la douceur de sa voix. Après cette halte qui n’avait appartenu qu’à nous.


J'avais pris rendez-vous avec lui de manière imprévue donc j'espérais échapper aux questions de mes amis sur mon absence soudaine. Comme souvent, mes espoirs étaient vains. J'avais oublié la curiosité maladive d’Esteban.


— Où est-ce que tu étais ?


Ou la persévérance de Azélie.


— Tu as disparu sans un mot ! Qu'est-ce que tu faisais ?


Quand j'avais décidé de me laisser porter par le flot avec Émilien, j'avais accepté le fait que mes amis seraient des obstacles, même si je les adorais. Je n'avais toujours pas l'intention de leur parler de mon flirt durant l'été, pas plus que de leur décrire l'effet que me faisait mon professeur. Ce serait trop risqué, pour moi ou pour lui, et je refusais d'ouvrir une porte dont la destination était encore trop floue.


— J'étais parti pisser ! Vous voulez quoi, un rapport de mes faits et gestes à chaque seconde de ma vie ?


Esteban bégaya en m'insultant et se mit à observer le sol jusqu'à en devenir livide, si bien que j'eus peur qu'il fasse un malaise. Je fus le seul à le craindre, car Azélie était déjà en train de minauder avec Natan, tandis que Yoan me fixait. J'avais la sensation qu'il analysait chaque recoin de mon esprit. Un malaise me gagna. Il était impossible de savoir ce qu'il pensait. Il avait cette capacité de détecter tout ce qui invisible pour les autres.

Ses yeux étaient un gouffre où rien ne se révélait.


Pour m'y soustraire, j'invitai mes amis à nous rendre à notre prochain cours, celui que je préférais, et Azélie en profita pour reparler de cette soirée qui aurait lieu chez elle – et chez Esteban, accessoirement. Elle l'oubliait souvent. Il n'était question que d'un moment entre nous, mais son côté autoritaire la poussait à nous mettre la pression. Je m'abstins de lui annoncer que des bières et des pizzas n'étaient pas si compliquées à obtenir et qu'elle allait se retrouver seule dans son salon si elle continuait à nous donner des ordres, mais le regard de biais de Natan m'en dissuada.


Azélie pouvait devenir un vrai monstre.


— Parfois, je me demande comment l'univers a fait pour te créer en même temps qu'une personne aussi parfaite que moi, commenta Esteban en levant les yeux au ciel.


— Pardon ?


Le ton mordant de sa sœur ne le perturba pas. Je vis Natan former une croix avec ses bras pour le dissuader de rétorquer, juste avant de nous laisser entrer dans notre salle et de s'éloigner. Moi aussi, j'aurais préféré m'éloigner de ces deux-là. Ils étaient infernaux.


Pour me prouver que j'avais raison, ils commencèrent à se chamailler, effaçant le peu de patience qu'il me restait. Je n'eus pas le temps de les envoyer au diable qu’Émilien accapara mon attention. J'en oubliai Esteban, qui se massait encore le cuir chevelu après que Azélie avait tiré dessus comme une folle, grommelant toutes les insultes possibles à son égard.


Je n'étais attentif qu'aux lèvres rosées de mon professeur qui bougeaient, formant des mots que je n’écoutais pas. J’entendais seulement les sons. J’essayais de capter une preuve de mon importance, mais rien ne vint. Si notre entrevue l'avait perturbé, il n'en laissa rien paraître. Je perçus un ou deux coups d’œil dans ma direction, mais j'étais si incertain que je ne pus me réjouir. Il n'avait aucun geste particulier envers moi.


C'était frustrant.


J'aurais aimé lui ressembler, pouvoir continuer à vivre comme si je n'avais pas été avalé par le vide une semaine auparavant, comme si je n'avais pas été hanté par une autre âme que la mienne, mais c'était impossible. Il était partout dans l'air que je respirais et, contrairement à moi, il ne donnait pas l'impression d'être intoxiqué par ma présence.


— On va s’arrêter là pour aujourd’hui. Pensez à lire le prochain chapitre pour demain. Et n’hésitez pas à jeter un œil à l’œuvre de Brontë, Les Hauts de Hurlevent. On risque d’y faire référence. Elle vous aidera pour vos dissertations ou commentaires.


Abasourdi, je jetai un œil à l’horloge et remarquai avec désespoir qu’il nous laissait partir presque dix minutes plus tôt.


— Monsieur, est-ce qu’on peut vous parler d’un projet ?


Dans une synchronisation parfaite, Esteban et moi tournâmes la tête vers Solène.


— On aimerait créer un club de lecture. La directrice est d'accord, mais exige que deux professeurs se portent garants et le gèrent avec nous. Monsieur Morel a déjà signé le document et soutient l’idée. On aurait aimé que vous nous accompagniez aussi, si vous êtes d’accord ?


— En quoi cela consisterait ? demanda Émilien, intéressé.


— Ce serait des réunions hebdomadaires. On partagerait nos lectures, nos avis. On ferait des critiques d’ouvrages, apprendrait à exposer nos opinions, ce genre de choses.


Je fus attentif à la réaction de mon jeune professeur. Nous savions déjà tous combien il était passionné par la lecture. Il nous parlait des livres avec une exaltation qui donnait envie à n’importe qui de se plonger dedans ; mis à part Esteban, peut-être.


J'aurais aimé savoir s'il était habité de la même joie quand il aimait quelqu'un.


Aurait-il le souffle coupé si l'Amour nous absorbait ? Si nous devenions un ?


— Que voulez-vous que je fasse exactement ?


— Les réunions seront le jeudi soir, car nous ne pouvons avoir la salle qu’à ce moment-là et Monsieur Morel a déjà cours. Il faudrait donc que vous assistiez aux séances avec nous, pour nous aider et nous surveiller.


Elle parlait bien du seul jour de la semaine où nous n'avions pas littérature, n'est-ce pas ? Cette journée interminable où rien n'était assez intéressant pour me transporter, où le visage d’Émilien n'égayait pas ma vie ?


J'entendais une évidence divine m'appeler.


— Venez me voir pour que nous en discutions. Les autres, vous pouvez rentrer chez vous. Bonne soirée.


Je fus le seul à rester assis, fasciné par la prestance d’Émilien quand il s'appuya sur le bord de son bureau. Je sentais ce magnétisme qui s'accentuait à chaque rencontre et la décadence qui serait bientôt inévitable. J'étais déjà en train de tomber dans cet abîme sans fin qui portait la lettre A.


— Tu viens ?


Le coup de coude d’Esteban me fit sursauter et j’acquiesçai, déçu de ne pas pouvoir m'éterniser ici. Nous rejoignîmes Azélie et Yoan et mes yeux se tournèrent une nouvelle fois pour croiser deux iris mordorés qui me firent suffoquer.


Comment pouvaient-ils être si brillants, ces yeux-là ?


— Fais chier, pourquoi Solène a parlé de ça maintenant ! se plaignit Esteban. Pour une fois qu’on avait la permission de partir plus tôt !


Personne ne lui répondit. J'étais trop ralenti par ce souffle d'espérance pour rebondir. Il m'aurait accusé de traîtrise s'il avait su que, tout ce que je désirais, c’était que l’intervention de Solène dure plus longtemps.


Juste quelques secondes, quelques minutes.


Rien qu’un instant pour aimer Émilien un peu plus fort.