• Elinna T. Higg

Les Méandres des Âmes (Par-delà les mots T.1) - Chapitre 3




Chapitre 3


Je ne comptais plus ces nuits d'insomnie où mon inconscient me rappelait son importance. Mes rêves étaient plus beaux, plus colorés, mais ils se faisaient trop rares pour que je m'en réjouisse. Il y avait ces sentiments négatifs et cette incertitude qui dominaient. Ils me tenaient éveillé. Cet ensemble d’incompréhensions et de questions qui m’habitaient jour et nuit parce qu'il restait insaisissable et que je n’avais rien à quoi me raccrocher. Aucune preuve, aucun indice. Il n'y avait que son existence et le chamboulement qu'elle créait.


Freddy Noraux, Note n° 58

Jour 11


De l’extérieur, la bibliothèque ne donnait pas envie de s’y aventurer. Les murs étaient gris délavé, le crépi des colonnes s’effritait et la couleur orange du panneau de l’entrée me donnait la nausée.


Émilien m’avait envoyé un mail la veille en me demandant de m'y présenter à onze heures précises. Le bibliothécaire m’attendait et était soi-disant ravi d’avoir quelqu'un prêt à l’aider. Cela n'avait fait qu'accentuer mes regrets. Depuis notre entrevue, je m'étais répété mille fois à quel point cette idée était une monstrueuse erreur. J’avais prétendu adorer la littérature et chercher ma vocation pour avoir une miette d’attention de la part de mon professeur et, au final, je me retrouvais obligé de travailler après les cours, sans une parole en guise de consolation.


Un mail.


C’était tellement impersonnel.


Triste était de constater que je n’avais jamais mis les pieds dans ce lieu de toute ma scolarité. J'avais l'impression de jurer avec mes vêtements trop larges et ma lassitude, alors que les professeurs et élèves présents avaient la tête plongée dans un bouquin.


Toutefois, c'était différent de ce que j'avais imaginé. Il y avait bel et bien les étagères à perte de vue, les tables en bois et la lumière tamisée, mais le rire qui me parvint alla à l'encontre du cliché qui me hantait. Cette image de lieu sacré où faire le moindre bruit était proscrit, quitte à devoir marcher sur la pointe des pieds vola en éclat.


Plusieurs lycéens prirent un air courroucé, alors que, comme dans les films, un bruyant « chut ! » résonna dans la pièce. Il était dirigé vers le même vieil homme qui, debout derrière le comptoir, s'esclaffait avec une jeune professeure comme s'ils étaient seuls au monde.


Son attitude me choqua moins que son look folklorique. Il avait ce style de pantalon à carreaux qui me rappelait mon séjour avec Sullivan dans un festival irlandais. Quand il passa ses doigts le long des bretelles rouges qui accompagnaient sa chemise blanche, juste après avoir remis en place ses cheveux blancs échappés de sa queue-de-cheval basse, je grimaçai. Moi qui me sentais en décalage dans cet endroit avec mon sweat à motifs, j'étais encore le plus normal des deux.


Je restai planté là, à l'observer replacer ses lunettes rondes tout en louchant un peu trop sur le décolleté de la jeune femme, et me demandai dans quoi je m’étais embarqué. Il n’y avait aucun moyen pour qu'il parvienne à me créer une quelconque affinité avec la littérature, mais je finis par m'avancer. Après mon raclement de gorge, la professeure me sourit, tandis que le bibliothécaire fit abstraction de ma présence. Ce fut à ce moment que je remarquai son nœud papillon, où des moustaches noires étaient dessinées, qui frôlait sa longue barbe grisonnante.


— Excusez-moi, je viens de la part de Monsieur Robin.


Je n'eus le droit qu'à un reniflement dédaigneux. Sa grosse voix résonnait toujours, mais elle répondait à celle mélodieuse de la belle rousse qui lui faisait face.


Excédé, j'attrapai un bouquin qui traînait là et je le laissai tomber sur le bureau, faisant sursauter la professeure à mes côtés et soupirer les autres étudiants. Lorsqu'il daigna m'accorder son attention, je remarquai son envie évidente de m’étriper et me contentai de sourire en haussant les épaules.


— Pardon de vous déranger. Monsieur Robin m'a demandé de venir voir un certain Léopold.


Je fis comprendre à celle qui l'accompagnait qu'il était temps de nous laisser, car je n'avais pas l'intention d'attendre une minute de plus. Elle disparut après une flopée d'excuses, me laissant seul avec le bibliothécaire sorti tout droit d'un autre univers.


— Tu ne vois pas que j'étais occupé ? s'enquit-il avec un soupir. Qu'est-ce que tu veux, petit ?


Je grinçai des dents face au surnom, mais pris sur moi pour ne pas m'emporter. Bien que je n'aie aucune envie d'être ici, c'était une route plus sûre pour arriver jusqu'à Émilien.


Il y avait des concessions à faire pour effleurer son âme.


— Je suis Freddy et je suis censé vous aider à faire… Je ne sais pas trop. Je dois travailler avec vous quelques heures par semaine.


L'air hautain était toujours là, surpassant presque le mien.


— Émilien m'a en effet envoyé un message pour me parler d'un truc dans ce genre-là. Il a oublié de me dire qu'il m'envoyait un enfant à peine sorti du ventre de sa mère… C'est autorisé ? Tes parents sont au courant ?


— Et il a oublié de me dire que vous aviez si mauvais goût en matière de vêtements. Maintenant qu'on a énoncé les évidences, on peut passer à la suite avant que je ne change d'avis et dégage d'ici ?


Son éclat de rire m'énerva et je serrai les poings. J'avais bien envie de faire demi-tour et de ne jamais revenir. Ce travail allait déjà être une torture, mais avec lui dans les parages, ce serait un aller simple pour l'enfer. J'étais certain qu'il me laisserait faire tout le boulot à sa place. Il avait l'air du genre que rien ne perturbe.


— Calme-toi petit, pas la peine d'aboyer. Tant que tu sais prendre un livre et le ranger, je suis d'accord pour te garder avec moi.


Il était si détaché de cet environnement et des œuvres qui l'entouraient que je me demandai comment Émilien pouvait s'entendre avec lui. Il vouait à ses romans une sorte de respect presque sacré. Il leur donnait une dimension précieuse et unique. J'étais certain que sa présence à mes côtés aurait plus de pouvoir sur mon attache à la littérature que celle de cet homme décalé et nonchalant.


— Bon, ça suffit, j'en ai ma claque de vos moqueries.


C'était déjà trop pour moi.


— Vous allez arrêter de m'appeler petit. Enregistrez bien que je ne suis pas là par plaisir. Je n’en ai rien à faire de vos livres et je ne vais pas faire tout le travail à votre place, compris papy ? Sur ce, à jamais !


J'étais décidé à m'échapper de cet endroit que je détestais déjà. Il y avait peu de choses capables de me rendre fou. Émilien était en phase de devenir l'une d'entre elles, mais, pour l'instant, le ton condescendant et les jugements de ce bibliothécaire étaient suffisants.


Je l'entendis rire derrière moi. Il s’attira des murmures réprobateurs des élèves aux alentours en me donnant la sensation d'être au milieu d'une comédie grotesque.


— Tu as du cran, j’aime ça, petit ! Allez, tu es embauché ! Viens là, que je te montre ce lieu de connaissance et de génie.


Je me figeai, incertain, et plongeai dans son regard pétillant. Il avait l'air ravi de ma petite insolence et je ne sus plus s'il était déséquilibré ou juste marginalement atteint.


— Tu peux m’appeler Léopold au fait, et nous pouvons trouver un terrain d’entente pour les horaires. Par contre, si tu répètes une seule fois que je m'habille mal, tu es viré.


Je n'avais plus aucune repartie. Pas plus que l’élève qui lui demanda le silence pour la troisième fois et récolta un brillant « La ferme ! » qui le statufia.


Il y avait des esprits impondérables dans ce monde.


.

Jour 26


Je fis tourner une nouvelle fois le stylo autour de mon majeur, refrénant l'envie d'écrire qui se manifestait depuis une vingtaine de minutes. Mes amis étaient tous assis autour de moi et parlaient depuis peu de leurs relations passées ou présentes. Esteban se vantait sans cesse en évoquant la beauté qui avait partagé son lit cet été – Inès, d'après les dires de Yoan – et, tout ce qui obsédait mon esprit, c'était que ma beauté estivale à moi avait eu les cheveux courts et des biceps que j'avais adoré caresser.


Pas vraiment le même genre de personne.


J'avais cru pouvoir échapper à ce genre de conversations en arrivant quatre heures plus tôt. Après tout, j'avais passé l'après-midi avec Esteban et Azélie, pour les aider à préparer cette soirée – autrement dit, pour ouvrir des paquets de chips – et le sujet n'avait été mentionné à aucun moment.


J'avais espéré une soirée paisible, loin de mes troubles intérieurs et de mes doutes. Parler de cet été revenait à m'interroger sur mon identité. Évoquer des « relations » m'obligeait à songer à Émilien. Il me tourmentait de plus en plus, au point que j'en devenais irraisonnable certains soirs. Il avait commencé à s'inviter dans des rêves plus charnels et je me réveillais pantelant, à la limite de la folie.


Il m'effrayait.


— Et si on jouait ? bafouilla Esteban de sa voix enfantine en me tendant une part de pizza.


Son verre tangua et je le maintins droit le temps qu'il se rassoit correctement. Ses yeux étaient presque invisibles avec tout ce qu'il avait bu ces dernières heures. Nous avions pu acheter de la vodka grâce à Natan, qui était déjà majeur. Tout le monde cédait à sa gueule d'ange sans se poser de question. Il avait l'air d'être la pureté incarnée avec ses cheveux châtains coiffés à la perfection, sa peau légèrement hâlée et son apparence BCBG. Il ne quittait jamais ses jeans près du corps, sa veste en cuir et ses tee-shirts sans aucun motif.


Il détonnait aux côtés de Azélie.


— Oh oui ! Jouons, jouons !


La voix de sa sœur perça au-dessus de la musique et je grimaçai en avisant son état d'ébriété. Ils étaient tous en train de voler à dix mille lieues de la terre ferme. Yoan était le plus normal des quatre, bien que sa somnolence habituelle rendît la chose difficile à savoir. Je ne perçais jamais le mystère de ses pensées.


Natan rattrapa sa copine avant qu'elle ne tombe et reçut un baiser en récompense, me faisant détourner les yeux. Je m'installai avec Esteban autour de la table basse. J'avais toujours eu du mal avec les démonstrations publiques d'affection. C'était sans doute pour cela que je n'en avais jamais envers les filles que je fréquentais.

Oui, c'était sûrement pour cette raison.


— Yo', ramène-toi !


Yoan ignora Esteban et tourna la tête à l’opposé, les yeux toujours fermés. Il n'en fallut pas plus pour que mon ami s’indigne et attrape le coussin du canapé qu'il lui balança en pleine tête.


— La prochaine fois, c’est la manette de jeux vidéo que je te lance.


Excédé, Yoan vint s'adosser contre l’assise du fauteuil, près de nous. Esteban n'attendit pas plus pour farfouiller dans son téléphone en nous expliquant que l'application qu'il avait téléchargée allait générer des questions aléatoires à caractères sexuels ou intimes auxquelles il voulait que nous répondions.


Génial, nous régressions de cinq ans.


Esteban dans toute sa splendeur. Je l'aimais ainsi, bavard et inquisiteur. J'espérais retrouver quelqu'un de similaire, à Londres, même si j'avais déjà Sullivan. Je craignais que la solitude m'enferme. L'idée tournait souvent dans mon esprit. Parfois, elle disparaissait quelque temps. Puis, elle revenait, plus forte encore, me susurrant de graver dans ma mémoire tous ces moments que je partageais avec lui.


Avec eux.


Leurs sourires deviendraient la lumière qui me guiderait à chaque carrefour, à chaque sentier trop étroit.


— C’est bon ! s'exclama-t-il quand l'application démarra. Qui commence ?


— Pourquoi tu ne commences pas, toi ? s'enquit Natan, la main posée sur la cuisse de sa petite amie.


Je remarquai qu’il tirait parfois sur la jupe en cuir noire de Azélie lorsqu'elle bougeait et que le tissu remontait. Cela me fit encore plus marrer que le regard noir qu’il me lança quand je louchai dessus volontairement.


— Ce n’est pas drôle si je commence ! J'y ai déjà joué, je connais la plupart des questions.


— Mais nous, on ne sait pas tes réponses !


La remarque de sa sœur lui fit comprendre qu'il allait devoir écouter tous ses secrets intimes et lui révéler les siens. Je le vis devenir plus rouge encore que la fois où il m'avait raconté son premier baiser.


Timidité maladive cachée derrière sa grande bouche.


— Azélie, si tu commençais ? suggérai-je en ricanant à l'encontre d’Esteban.


Yoan avait déjà commencé à s'assoupir et Esteban céda face à l'excitation de sa sœur que même Natan ne parvenait plus à contenir. Il n'en finissait pas de remettre sa jupe en place tant elle s'agitait.


— Oh, seigneur… Je n’ai aucune envie de savoir ça !


— Arrête de faire ton rabat-joie et lis la question ! s'emporta-t-elle, prête à s'emparer du téléphone.


Esteban l'éloigna d'un geste vif et fit une mine dégoûtée. Il finit par abdiquer et énonça la question sans respirer une seule fois.


— Le moment de ta première fellation, et avec qui ?


Une curiosité sournoise prit possession de nous et Azélie devint le centre de l'attention. Natan avait l'air presque stressé et, sans retenue, nos visages se baissèrent dans une synchronisation parfaite vers son pantalon.


— Ce n'est que ça ! C’était pendant une soirée au début du lycée, avec un type qui me faisait craquer. Ça n’a pas été plus loin que ce câlin dans la salle de bains, mais j'en garde un bon souvenir !


Au moins, elle avait le mérite d'être franche. Un peu trop, vu l'air énervé de son copain dont la main se détacha instantanément d'elle.


— Génial, grogna-t-il avec ironie en changeant de place pour venir s’asseoir à mes côtés.


Esteban, toujours ravi de l'ennuyer, lui fit un geste suggestif avec la langue.


— Quoi ? Je dois m'excuser d'avoir eu une vie sexuelle avant d'être avec toi ?


Personne ne lui répondit. L'alcool la rendait trop bavarde et une tension tomba dans l'air. Son caractère de feu était prêt à tout briser et, si Natan protestait, la soirée allait être avortée. Ils étaient aussi tendres que virulents l'un envers l'autre. Ils se fichaient des problèmes que cela pouvait générer dans notre petit groupe.


— À moi ! scandai-je en pressant Esteban pour qu'il enchaîne.


Azélie se tourna vers l'alcool pour oublier cette dispute qui n'avait pas eu le temps d'éclater.


— Quelle est la chose la plus osée que tu aimerais, ou que tu crains, de faire ?


Une chance pour moi, la question était ambiguë sans être explicitement sexuelle. J’avais conscience que tout le monde songeait à une pratique intime et attendait que je me confie, mais ce n'était pas ce qui tournait en boucle dans ma tête. Il y avait autre chose, une chose plus privée encore que les relations charnelles, plus redoutable que me lier physiquement avec un garçon.


— Il y a une personne particulière que j'aimerais séduire, mais elle est si inaccessible que ça me terrifie.


Mes amis me dévisagèrent, bouche bée, et je devais faire à peu près la même tête qu’eux. Je n'avais pas compris que j'étais si préoccupé par l'idée, par Émilien et par mes émotions. Je n’avais pas remarqué à quel point j'avais peur, de lui, de ce fil rouge qui nous liait et qui s'enroulait un peu plus sur lui-même chaque jour. Je ne doutais plus qu'il était un signe du destin, qu'il était fait pour moi et que j'étais fait pour lui. Les coups de foudre n'arrivaient qu'une fois dans une vie et les personnes qui en sont victimes sont choisies. Du moins, c'était ce que ma mère m'avait toujours dit quand elle évoquait mon père, mais j'ignorais si elle avait enduré des sensations semblables à celles que j'éprouvais. Ce besoin de le voir, de le ressentir, tout en prenant du recul, en me cachant pour me préserver.


Je n'avais pas prévu de passer aux aveux. Pas ce soir, avec de l'alcool dans le sang, devant des personnes que je chérissais, mais qui n'étaient plus capables de penser convenablement. Pas sans mon carnet à proximité pour m'épancher quand je le regretterais.


— Qui ça ? s’empressa de demander Azélie, curieuse. On la connaît ?


En la voyant me scruter comme si elle pouvait déchiffrer mon âme, je compris la gravité de mon erreur. Je n'allais jamais retrouver la paix. Jamais. Ils étaient aussi persistants que moi, surtout Esteban.


— Non, tu ne la connais pas.


— Je le savais ! Il y a bien eu une fille à Londres, j'en étais sûr ! s'enthousiasma Esteban en finissant un énième verre de vodka.


— Vous vous êtes déjà parlé ? Elle sait qui tu es ?


Je hochai la tête pour répondre à Azélie, qui se resservit à la suite de son frère. Je n'avais plus aucune idée de ce dont j'étais en train de faire. Je m'enterrais seul sous terre, devenant la seule cible de la soirée.


— Je sais ! s’exclama-t-elle en renversant presque son verre sous son sursaut. On va t’aider à la séduire !


Esteban s’empressa d’acquiescer à cette idée qu’il trouvait de toute évidence ingénieuse, tandis que Natan surveillait sa petite amie d’un air craintif, sa colère déjà oubliée au profit de son inquiétude.


— Et qu’est-ce que vous y connaissez en séduction ?


— Excuse-moi, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, je suis en couple, se défendit mon amie en pointant Natan du doigt.


— Et moi, j’ai couché avec Inès cet été !


Ils étaient si drôles quand ils étaient saouls que je bus une gorgée en me calant contre le canapé, attendant une suite qui n’allait pas tarder.


— Il va falloir que tu respectes certaines règles pour la séduire, amorça Azélie, la dernière syllabe du mot anormalement longue à cause de l’alcool. Tu as de la chance, je suis une fille moi aussi, donc je vais pouvoir te les apprendre !


— Oui, des règles, répéta Esteban.


— Tu as son numéro ? me demanda-t-elle.


Je répondis par la négative sans rien ajouter.


— L'objectif principal, c'est d'avoir son numéro. Tu pourras lui parler tous les jours avec ça. Soit tu lui demandes explicitement, soit tu trouves une raison qui fera qu'elle ne pourra pas refuser.


Elle butait sur chaque mot, mais ce n'était pas la seule raison pour laquelle je ricanai derrière mon verre. Il n’y avait aucune chance pour qu’Émilien me file son numéro. Pas avant quelques mois du moins.


— Et le truc qui fonctionne à tous les coups, c’est de lui caresser les cheveux. Chez les filles, c’est un code. Ça veut dire « j’ai envie de toi ». J’ai vu ça dans un film et c'est un langage universel apparemment !


— Oui, caresse-lui les cheveux, reprit Esteban en acquiesçant plusieurs fois d’affilée.


Azélie prit le temps de boire une nouvelle fois avant de se redresser, se dandinant pour remettre sa jupe en place, et continua ses conseils que je n’appliquerais probablement jamais.


— Il faut savoir si elle est avec quelqu’un ! Sauf si tu le sais déjà ? demanda-t-elle avant de continuer quand je niai être au courant de ce genre d'informations. Il faut que tu deviennes son confident pour qu'elle se sente plus proche de toi. La règle, c'est de devenir son ami avant de pouvoir atteindre son lit !


— Oui, le confident ! L'ami qui va au lit !


J'avais commencé à les filmer, mais ils ne remarquèrent rien, enfermés dans un monde délirant. Je sentais mes joues chauffer à cause de l'hilarité qui m'envahissait. Aucun d'eux ne s'en inquiéta. Il n'y eut que l'air désespéré de Natan qui me répondit. Je haussai les épaules pour toute réponse.


C’était sa copine, c’était à lui de la gérer.


— Et puis aussi, les jeux de séductions fonctionnent bien ! Plonge ton regard dans le sien et tiens bon jusqu'à ce qu'elle rougisse !


— Oui, le regard, me lança Esteban en haussant exagérément les sourcils plusieurs fois de suite.


Je me retins de leur faire remarquer que cela allait juste me rendre flippant – et que j’avais déjà tenté cette technique quelques semaines plus tôt, dans un bureau aux effluves fleuris.


Le lilas, c'était son odeur.


— Avec ça, elle sera dans ta poche ! Et si ce n’est pas suffisant, il ne reste qu’une chose à faire…


Son silence accapara l’attention de son frère. Il buvait le moindre de ses mots, plus concerné que moi. Elle finit son verre cul sec et se fit aussi sérieuse qu'elle le put, avec ses mèches violettes ébouriffées et ses yeux vitreux.


— Il faut la faire boire ! Invite-la à une soirée, fais-la rire, remplis son verre et, quand elle sera saoule, avoue-lui tes sentiments. Si ce n'est pas réciproque, elle craquera au moins pour la nuit !


J’éclatai de rire après ce dernier conseil en faisant tomber mon téléphone par terre. Je n'en revenais pas que la féministe active qu'elle était ait osé dire cela. Elle se fustigerait demain pour avoir pensé une telle chose.


Azélie m'observa comme si je perdais l'esprit, quand c'était en réalité elle qui était en train de naviguer loin d'ici. Elle était si fière de ses conseils, si persuadée qu'elle avait raison, que je ne lui avouai pas que je n'en utiliserais aucun.


Je n'avais pas besoin d'une quelconque tactique pour me rapprocher d’Émilien. Nous étions destinés l'un à l'autre. J’acquerrai les étreintes dont je rêvais, les murmures qui me feraient frissonner. Je les obtiendrai à force de courage et de persévérance. S'il y avait une chose dont j'étais convaincu, c'était que lorsque notre âme rencontre la moitié qui lui manque, il lui est impossible de la laisser partir.


Cette fièvre me porterait loin.


Plus loin que les étoiles.