• Elinna T. Higg

Les Méandres des Âmes (Par-delà les mots T.1) - Chapitre 1




Chapitre 1


Je le sentais avec chaque battement de mon cœur. Les conséquences de cette rencontre s'étaient inscrites partout dans mon monde. Il avait été question d'un regard et soudain, nos deux âmes étaient liées. Les points lumineux qui envahissaient ma vision ressemblaient à la création d'une galaxie nouvelle, où ma vie n'aurait plus la même saveur. Ils étaient accompagnés de cette résonance particulière qui hantait les profondeurs de mon esprit. Elle avait le rythme d'un cœur qui n'était pas le mien, mais qui m'appartenait déjà.


Freddy Noraux, Note n° 44


— Je ne sais plus quoi lui dire, Freddy. Il n'arrête pas de me supplier.


Je levai les yeux au ciel en entendant le ton accusateur de Sullivan à travers le haut-parleur. J'ignorai ce qui m'avait pris de l'appeler à près de minuit, un samedi soir, alors que nous venions de vivre ensemble pendant un mois et demi. J'avais l'intention de profiter de ma soirée seul, mais dans le silence de ma chambre, il s'était mis à me manquer.


— Je n’en sais rien Sullivan, dis-lui que je n'ai pas de téléphone.


— Tout le monde a un téléphone de nos jours ! Pourquoi c'est à moi de discuter avec lui alors que c'est ton histoire ?


— Parce que tu es mon ami, que tu m'adores et que c'est plus simple, sachant que tu es à Londres, dans sa ville. Je ne vois pas ce que je peux faire depuis Avignon…


J'entendis ses ronchonnements et souris, continuant à tracer quelques mots d'un air distrait sur la page lignée. Quand je les relirai, demain, ils n'auraient aucun sens, mais pour l'heure, ils m'apaisaient. J'avais pour habitude de confier mes états d'âme à ce petit carnet à fleurs depuis le jour où je l'avais trouvé dans un tiroir de la cuisine. Je m'en étais emparé sans demander la permission à ma mère, juste pour y gribouiller des formes abstraites. Depuis, il me quittait rarement. Parfois, j'y griffonnais des phrases sans signification, juste pour me changer les idées. D'autres fois, il était un refuge. J'y confessais ma vie, mes sentiments et mes interrogations. C'était un moyen comme un autre pour me canaliser.


Personne ne connaissait son existence, mis à part Sullivan. Il m'avait vu m'y perdre plusieurs fois cet été, dans l'intimité de sa chambre. Je n'avais honte de rien devant lui. Nous nous connaissions depuis l'enfance, après une rencontre lors d’une colonie de vacances et notre amitié ressemblait à de la fraternité. Rien n'avait pu changer cela, pas même son déménagement à Londres, trois ans plus tard.


— Liam n'est pas du genre à abandonner. Qu'est-ce qu'il t'a pris de t'enticher de lui ?


— Je ne me suis entiché de personne. Ce n'était rien de sérieux, répondis-je avec un soupir.


C'était un mensonge. Liam m'avait fait tourner la tête jusqu'à ce que j'éprouve le besoin d'utiliser mon carnet tous les jours. Depuis que je l'avais acquis, cinq ans plus tôt, j’avais écrit une dizaine de fois dedans. À chaque fois, je terminais en numérotant le passage que je venais de rédiger. Au début de l'été, il y avait seulement douze notes. Deux mois plus tard, j'en étais à la quarante et unième.


J'avais rencontré Liam à une fête où j'avais traîné Sullivan de force – il était difficile de lui faire lâcher ses bouquins, même pendant les vacances – et c'était la première fois que je me surprenais à laisser dériver mon regard sur le corps d'un autre garçon. Du moins, de façon si langoureuse. Je ne saurais pas expliquer la raison de cette attirance, quoique ma franchise me forçait à admettre qu'il était magnifique avec ses cheveux cendrés et ses yeux orageux. Liam avait rendu cela facile et nous avions passé la soirée – puis tous les jours qui avaient suivi – à se lorgner un peu trop profondément. Il y avait eu une poignée de baisers et, après des conversations nocturnes avec Sullivan et ma conscience, j'avais pris le parti d'accepter cette attraction. J’avais écrit, beaucoup, pour laisser place à mes questions sans réponse.


Cela ne m'avait pas empêché de couper court à cette relation naissante le jour de mon départ et je l'avais quitté sans lui communiquer un numéro de téléphone. L'attrait entre nous n'était pas assez fort pour se risquer à aller plus loin, qui plus est à distance. Cependant, Liam n'avait pas l'air de cet avis et il continuait à harceler Sullivan avec l'espoir d'obtenir un plus que je refusais de lui donner.


— Freddy, est-ce que tu m'écoutes ?


Non, avais-je envie de lui répondre, alors que je l'imaginai en train de se passer une main nerveuse dans ses cheveux châtains, toujours coiffés à la perfection. Mon esprit s'était perdu dans les méandres du temps. J'avais du mal à rester focalisé sur la conversation.


— Oui.


Tiens, il avait geint, sûrement parce qu'une de ses mèches ne tenait plus en place à force d'avoir été triturée.


— Hum… Bref, tu pourrais le contacter pour être clair avec lui et qu'il me laisse en paix ?


— J'ai déjà été clair avec lui. Je lui ai dit que ça ne servait à rien de rester en contact, que ça nous ferait perdre du temps et qu'on ne se reverrait jamais.


— Il n'a pas l'air d'être d'accord avec toi et de vouloir que les choses se passent ainsi.


Je me fichais bien de son accord, j'avais assez de problèmes à gérer pour y ajouter celui-ci. Je devais songer à mon année de terminale qui commençait dans trois jours et à mes amis que j'allais enfin revoir. Ils n'étaient au courant de rien concernant cette romance estivale et je ne savais toujours pas si j'allais leur en parler. En réalité, j'étais certain de ne pas le faire. Après être rentré à Avignon, je n'avais aucune idée de ce que je voulais, de qui j'aimais, de qui j'étais. Alors, en discuter avec des personnes qui n'avaient pas été à mes côtés durant cette crise identitaire était une épreuve insurmontable.


Toutefois, bien qu'il y ait encore des doutes, ils étaient moins amers. J'avais admis qu'il m'était possible d'être séduit par d'autres garçons, de me concentrer sur leur parfum ou le timbre de leur voix. Comme me l'avait répété Sullivan, il n'était pas nécessaire que je suive des règles en amour. Il me suffisait de me laisser porter par le courant et cela n'avait pas d'importance si je me débattais de temps à autre.


— Écoute, je ne sais pas quoi te dire. Arrête de lui répondre, il finira par se lasser.


— …C'est fatigant d'être ami avec toi.


Je souris en reposant mon stylo pour m'étirer.


— Je te rassure, c'est encore plus fatigant d'être moi.


.

Jour 1


Il y avait un malaise dans l'air, une odeur nauséabonde qui reflétait les effluves d'un rêve que j'avais déjà oublié. Toute la nuit, j'avais eu l'impression de suffoquer. Je m'étais réveillé à plusieurs reprises, incertain de la cause de mes insomnies et mon esprit s'était rendormi trop vite pour que je puisse m'y pencher plus en détail. Il ne restait que des flashs, des couleurs sans profondeur, des sons sans écho qui s'étaient évaporés à la lumière du jour.


Ces songes devinrent un souvenir, mais le trouble qu'ils avaient engendré ne me quitta pas.


Quand j'enfilai mes vêtements et pris mon sac avant de descendre rejoindre mes parents, il était toujours là. L'arôme de pancakes qui flottait dans l'air me poussa à avancer, à peine camouflé par celle du café que buvait mon père. Je détestais le café, sûrement parce qu'il me rappelait trop cet homme assis à table qui dévisageait ma mère avec fascination. Qu'elle soit proche de la quarantaine ne changeait pas le fait qu'elle était magnifique avec son carré plongeant. Ses cheveux n'étaient pas aussi ondulés avant, mais cela n'avait pas empêché la plupart de mes amis de tomber amoureux d'elle, plus jeunes. Je tenais ma couleur châtain et mes yeux verts d'elle, ainsi que mon style atypique. Elle avait fait de la mode son métier, gérant sa société et ses boutiques depuis la maison. Elle m'avait très vite appris à affirmer mes goûts sans craindre le monde extérieur.


J'avais bien plus en commun avec elle qu'avec son mari.


Ma moue disparut quand je jetai mon sac aux pieds de la chaise avant de me laisser tomber dessus, ignorant mon père pour me focaliser sur l'assiette de nourriture posée là.


— Seigneur, Freddy, tu ne pourrais pas être un peu moins brusque ! J'ai l'impression qu'une colonie entière vient d'entrer dans cette cuisine alors que tu es enfant unique !


Je souris en engloutissant la moitié de mon petit-déjeuner. J'avais très peu dormi la nuit dernière, ayant téléphoné à Sullivan une fois de plus. La conversation s'était éternisée – Liam n'avait pas été mentionné une seule fois, ce qui relevait du miracle –, et j'avais fermé les yeux aux alentours de deux heures du matin. Ou trois, je n'en étais plus certain. Autant dire que mes réveils nocturnes n'avaient pas choisi le meilleur moment pour me tourmenter. Une chose était sûre, j'avais toujours beaucoup plus d'appétit quand j'étais épuisé et l'air suspect de ma mère quand j'enfournai mon cinquième pancake me le confirma.


Cependant, je n'avais pas la force de lui exprimer mon agitation. Il était trop tôt, mes vêtements étaient trop froissés et sa voix était trop forte. Je préférais me concentrer sur l'excitation qui courait dans mon sang à la pensée de retrouver mes amis. La plupart des adolescents de seize ans voyaient le lycée comme un enfer sur terre, mais, pour moi, c'était plutôt un paradis. Je ne me sentais nulle part ailleurs plus libre qu'à cet endroit, entouré de tous ces visages connus depuis mon enfance.


— Papa, est-ce que tu peux me déposer ? Esteban m’a envoyé un message pour me dire que les bus étaient bondés.


C'était presque trop de l'appeler ainsi. Il était absent si souvent que j'en avais perdu l'habitude. Depuis qu'il travaillait en tant que sénateur et avait son propre appartement sur Paris – pour des raisons de praticité – c'était devenu plus simple pour moi de compter les jours où il était présent avec nous à Avignon, plutôt que ceux où il était à la capitale. Chaque année, ce nombre diminuait et ma colère à son égard augmentait. Il ne pouvait pas se battre contre sa passion, contre cet amour qu'il avait pour notre pays, mais je ne pouvais pas non plus résister à l'appel de la rancœur quand je voyais ma mère seule et détruite. Personne, pas même elle, n'avait la capacité d'enlever à Jonathan Noraux ce désir de rendre le monde meilleur. Il n'avait aucun remords, surtout pas celui de détruire sa propre famille.


Être son fils était le plus grand échec de ma vie.


— Allons-y.


Ce fut sa seule réponse. Aucune phrase superflue, comme toujours. La politique lui avait appris à toujours utiliser les mots justes, à répondre avec peu de paroles. Parler trop, c'était ouvrir la porte à de nouveaux problèmes, ceux auxquels il était incapable de faire face.


Il attrapa sa veste taillée sur mesure, parachevant avec subtilité son apparence de bourgeois qui domine le monde, en opposition parfaite avec mon style sauvage. Je me fichais de savoir ce qu'il pensait de mon pantalon cargo et de mon sweat extra-large. S'il avait honte de la façon dont son fils s'habillait, cela ne me concernait pas. Moi aussi, je haïssais ses costumes fades et trop chers. Je haïssais ses boucles brunes, les mêmes que les miennes. C'était parce qu'elles venaient de lui que je coupais mes cheveux sur les côtés de mon crâne et que, pour me dissocier de toute ressemblance possible, je colorais mes mèches plus longues dans une teinte argentée.


C'était la seule manière que j'avais de me distinguer, d'oublier que nous avions le même sang.


— Tu m’appelleras quand tu arriveras à Paris ?


La voix de ma mère nous força, mon père et moi, à tourner la tête vers elle. Elle ne cacha pas sa déception à l'idée qu'il reparte pour deux mois à des centaines de kilomètres d'elle. Il comptait sur moi pour prendre soin d'elle et remplir son rôle, sans comprendre qu'il allait finir par tout anéantir s'il continuait sa carrière.


Je n'écoutai pas sa réponse et me précipitai hors de la maison pour m'arrêter près de la berline noire imposante que je détestais. Elle était tape à l’œil et à dix mille lieues des valeurs que ma mère et moi prônions. Ce n'était qu'une tentative de plus pour répondre aux attentes des autres.


Il fallait savoir paraître, beaucoup plus qu'être.


Mon père me rejoignit et je passai les quinze minutes du trajet à bénir l’inventeur de la radio. Il y avait eu deux ou trois tentatives de discussions, très vite désamorcées par mon silence. Ses préoccupations professionnelles reprirent de toute manière le dessus et il se plongea dans ses pensées, oubliant jusqu'à mon existence.


Sa voiture attira l'attention, mais je m'en extirpai en soupirant, habitué. Je fis fi de la curiosité des nouveaux élèves et souris à d'autres que je connaissais.


Dès mon entrée dans le lycée, l’odeur enfermée entre les murs me saisit. Elle avait une fragrance particulière, identifiable à un souvenir que je souhaitais chérir jusqu'à la fin. J’avais appris à aimer la tapisserie délavée et les surveillants ronchons à toutes les entrées, ou les toilettes mal odorantes et les repas infects de la cantine.


Je repérai mes amis près des gradins et les rejoignis d'un pas pressé. Esteban se tenait dos à moi et parlait en faisant de grands gestes de mains, fidèle à lui-même dans son jean large et sa veste militaire. Sa tignasse frisée était recouverte d'un bonnet rouge. Comme toujours, il transmettait sa bonne humeur à tout va, si je me référais aux rires de Azélie, dont les doigts étaient entrelacés à ceux de Natan. Je me souvins qu’Esteban m'avait annoncé l’idylle de sa sœur jumelle durant l'été. J'avais eu du mal à y croire, ayant assisté pendant des mois aux messages subliminaux et à la drague lourdingue de Natan. Personne ne comprenait sa manière de penser. Il n'avait aucune idée des conséquences suscitées par ses mots, ou de la limite infime qui existait entre la bienséance et la sincérité.


Toutefois, il avait conquis Azélie, ce qui n'était pas chose aisée vu son caractère emporté.


Yoan, l’électron libre de la bande, fut le premier à m’apercevoir. Il ne parlait pas beaucoup, mais il était le plus observateur d'entre nous. Il avait l'habitude d'être épié avec ses baggys et ses polos trop longs. Il aimait son allure désordonnée, qu'il agrémentait à merveille avec ses ondulations brunes décoiffées. Nous étions habitués à l'avoir près de nous, à sentir la cigarette qu'il avait constamment à la bouche, bien qu'il soit silencieux et invisible la plupart du temps.


Il me montra d'un signe de tête et Esteban se retourna, son regard noisette se plissant de joie. Je remarquai qu'il avait entretenu son teint basané cet été, qu'il tenait des origines grecques de son père. À l’inverse, Azélie, qui avait tout pris de sa mère, était aussi pâle qu'à mon départ deux mois plus tôt.


— Freddy ! Je parie que Londres n'était pas aussi amusant qu’Avignon !


— Tu aimerais que je te réponde que tu as vu juste, ironisai-je en arrivant à ses côtés.


Esteban me fit un grand sourire avant de me taper dans le dos et de passer son bras autour de mes épaules.

C’était bon de les revoir.


— Alors ? Tu as chopé des filles ?


Mon meilleur ami accompagna sa question de haussements de sourcils suggestifs. Il ne pensait qu'avec la partie basse de son corps. Cela en devenait exaspérant. Les hormones lui montaient trop à la tête.


— J’y suis surtout allé pour voir Sullivan, tu sais, lui fis-je remarquer, et pour échapper à la chaleur de la France.


Londres avait été l'occasion de changer d'air. J'avais éprouvé le besoin d'oublier ma vie, juste quelque temps. Oublier que j'avais rompu avec ma petite amie, Julie, juste avant l'été. Elle était pourtant merveilleuse, sa seule erreur ayant été de m'aimer. J'avais espéré me libérer d'un poids en compagnie de Sullivan, après avoir compris que je n'étais jamais tombé amoureux ni d'elle ni de personne. Je n'avais pas prévu que d'autres problèmes viendraient s'ajouter à tout cela, comme un garçon un peu trop tentant, des caresses un peu trop ambiguës et une orientation sexuelle inconnue.


Je n'étais pas aveugle au point d'omettre tous ces moments où j'avais reluqué d'autres garçons durant ma jeunesse, mais je n'avais jamais ressenti de décharge assez puissante pour franchir le pas avec eux. Il n'y avait pas de transe ou de souffle coupé, toutes ces choses que j'avais ressenties à l'égard de certaines filles et qui m'avaient plu, sans que ce soit suffisant pour que je commence à imaginer un « après » avec elles. Il y avait du magnétisme, de l’envie, mais pas d'amour.


Ma réponse ne satisfit pas Esteban, mais je n'avais rien d’autre à lui proposer. Malgré l'affection que nous avions l'un pour l'autre, la confiance que je lui accordais et cette proximité qui nous caractérisait, je ne parvenais pas à lui parler de mes doutes. J'avais peur. Peur qu'il me juge, qu'il ne comprenne pas, qu'il me demande pourquoi.


Je n'aurais aucune raison à lui fournir, si ce n'était que j'étais ainsi.


— Vous êtes allés jeter un coup d’œil aux tableaux de répartition des classes ? leur demandai-je.


— Oui, on est tous ensemble. Natan est en Terminale B, me répondit Azélie.


Je hochai la tête sans rien ajouter. J’avais du mal à rester dans la réalité, malgré le bonheur d'être enfin avec eux. La sensation qui m'avait accablée au réveil ne me quittait pas. Je n'avais aucune idée de ce dont j'avais pu rêver cette nuit, mais un poids avait pris place dans mon estomac. Il me donnait la nausée.


Je commençai à mordiller ma lèvre inférieure, passant ma langue sur le grain de beauté qui se trouvait à sa bordure. C'était un toc que j'avais depuis tout petit, à chaque fois que j'étais nerveux ou perturbé.


Mes doigts picotèrent face à l'envie d'écrire pour extérioriser. Je n'en avais pas eu le temps ce matin et mon cœur était lourd. Je regrettais presque de ne pas avoir assez de courage pour le faire devant mes amis, mais je me persuadai que ce n'était pas important. De toute manière, mon carnet était dans ma chambre, loin des attentions indiscrètes. Je ne l'emportais jamais.


— Allons-y mon pote ! Et raconte-moi tes vacances. Il doit bien y avoir eu quelques filles, non ?


Esteban ne bougea pas son bras de mes épaules. Il me guida vers notre salle de classe et je me mis à lui raconter des passages de mon été. Il me parla aussi de cette fille qu’il avait rencontrée lors d’une soirée, des verres qu’ils avaient bus et de la nuit enflammée qui avait suivi. Son ton était différent de d'habitude, mais je préférai garder sous silence ce que mon instinct me dictait. Il adorait séduire, flirter, coucher. Il aimait les femmes, mais sa liberté encore plus. Savoir qu'il avait l'air d'un homme amoureux le ferait paniquer, alors j'enfermai cette idée dans un coin de ma tête.


— Elle m’a donné son numéro, mais je ne l’ai pas encore rappelée.


Je n’eus pas le temps de répondre que Christian Morel entra. J’avais une affection particulière pour ce professeur. Il avait cette capacité à rendre la moindre chose intéressante tout en y accordant un minimum d’intérêt. Personne ne pouvait douter de sa passion pour l’Histoire qu’il enseignait.


Lorsqu'il exigea le silence, toute la classe lui obéit, plus par habitude que par envie. Il n'y avait rien de réjouissant aux discours sans fin de début d'année. Toutefois, savoir que cette rentrée serait la dernière en compagnie de ces personnes me serra le cœur. Dans neuf mois, je n'aurais pas d'autre choix que d'obtenir mon baccalauréat. Par la suite, mon rêve serait à portée de main. Si mes résultats me le permettaient, je pourrais enfin intégrer l'École d'économie et de sciences politiques de Londres. J'avais l'espoir qu'elle parvienne à construire ce lien entre mon père et moi que mes années de vie n’avaient pas réussi à créer.


Je voulais prendre sa place, l'obliger à tenir son rôle de mari dévoué et enterrer son ambition à jamais. Je voulais une famille, réelle et sincère, et des années heureuses pour ma mère.


Il ne me restait plus beaucoup de temps pour profiter d'une vie simple, à l'image de ma personnalité, ornée d'une tendre insouciance. Mais j'étais prêt à faire ce sacrifice.


— Regarde.


Un coup de coude me secoua et je me tournai vers Esteban. Il me montra l'emploi du temps posé sur notre table et pointa le nom de notre professeur principal. Un enseignant de littérature inconnu au bataillon qui nous laissa perplexes.


— On a quatre heures de permanence le lundi, je ne sais pas si je vais survivre, se plaignit Esteban sans quitter la feuille des yeux.


Monsieur Morel avait quitté la salle une fois toutes les informations transmises et nous n'avions pas perdu une seconde pour nous retourner et discuter avec Azélie et Yoan.


— Tu en auras besoin vu les notes catastrophiques que tu accumules, se moqua sa sœur.


Esteban se contenta de l'imiter vulgairement. Je ris face à leur dispute puérile. Ces deux-là passaient leur temps à se confronter. Ils avaient deux forts tempéraments et leurs fiertés n'aidaient en rien. Azélie n'avait jamais redouté de s'affirmer. Elle se fichait de ce que les gens pensaient de ses longs cheveux bruns, dont les longueurs étaient teintées de violet. Le fait qu'elle porte chaque jour un chapeau n'était en rien pour les camoufler, mais pour focaliser l'attention sur eux. C'était sa façon de montrer au monde qu'elle n'accordait pas d'importance à ses critères de beauté ou à ses effets de mode. Elle ne se séparait jamais de ses jeans boy-friend ou de ses tee-shirts aux inscriptions toujours plus vulgaires.


— Ça fait une heure que je vous ai retrouvés et vous me fatiguez déjà, marmonna Yoan en cherchant son paquet de cigarettes.


Cela eut pour effet de faire cesser leur dispute. Ils se concentrèrent sur Yoan et j’eus presque un élan de pitié pour lui. Avoir Esteban ou Azélie contre soi était épuisant. Avoir les deux en même temps était suicidaire.

Perdu dans leurs éclats de voix, je ne remarquai pas le silence environnant. Il y eut pourtant des signes annonçant la catastrophe : la mine étrange de Yoan, fixé sur quelque chose se trouvant dans mon dos, ou le raclement de gorge qui nous poussa à nous retourner.


— Bordel… murmurai-je.


Il n'y avait aucun mot mieux que celui-ci pour décrire ce qui se passa dans mon corps.


C'était un cataclysme.


Un soupir, un battement de cœur, un clignement de cils, et tous les sons inaudibles qui avaient hanté ma nuit devinrent perceptibles. Mon corps se chargea d’électricité et ma respiration s’alourdit alors que je revoyais des couleurs éclatantes, encore floues une heure plus tôt.


La salle était envahie d'un souffle de destinée que j'avais ressenti. Une fatalité qui prenait la forme d'un homme. Celui qui se tenait face à moi, à l'avant de la classe, avec cette allure décontractée qu'ont les jeunes enseignants. Rien ne me perturba plus que ses iris noisette profond et sa chevelure ondulée dans laquelle j'avais envie de passer la main. Sa mine réprobatrice ne m’inquiéta pas, elle m’enflamma. Sa mise en garde silencieuse me parut sans importance, car la seule chose qui avait du sens était que son existence allait transformer la mienne. Il n'était plus un rêve et il éclaircissait tous mes songes masqués par la brume.


Il venait d’anéantir tout ce que je connaissais.


Avant ce jour, je n'avais jamais cru à la fièvre, aux coups du hasard, au dévouement. Il y avait déjà eu des rencontres, des embrassades, des baisers, mais jamais d'êtres qui me transcendaient. Il y avait ces soirs où je prenais mon carnet, où j'y racontais ces désirs qui m'obsédaient, ces sentiments que je n'avais jamais connus. L'Amour, la Jalousie, l'Ardeur. Des notions abstraites que j'aurais aimé découvrir et que je me contentais d'écrire en attendant.


En rentrant à Avignon, j'avais pris la décision de savoir qui j'étais, de vivre de manière irréfléchie et de rester fidèle à mes convictions. Je souhaitais profiter de mes amis sans me soucier de rien et respirer sans avoir peur. Peut-être même qu’Esteban pourrait m'entraîner dans des soirées trop bondées et m'inciter à partager des plaisirs charnels avec des filles que je ne reverrais pas. Peut-être qu'il y aurait d'autres Liam qui me montreraient la voie.


Je voulais me souvenir de tout, jusqu'à ce jour où il ne me resterait plus rien de tout cela.


— Je m'appelle Émilien Robin. Je serai votre professeur de français et enseignant principal cette année. Je vais vous donner mon adresse mail, si jamais vous voulez me poser des questions.


Il s'appelait Émilien. C'était un garçon, un homme, mon professeur.


Comment pouvait-il annihiler tous mes espoirs alors qu'il n'existait pas, un peu plus tôt ? Comment pouvait-il me donner la certitude que les mois à venir ne se résumeraient qu’à lui ?


— Le thème sur lequel nous allons travailler en littérature cette année sera l’Amour. J’espère que vous avez acheté les livres demandés.


Son regard croisa le mien et plus rien n’exista si ce n’était nous.


Je savais ce qui se produisait. Je le savais. Je le ressentais dans le bouleversement de mon esprit, dans cet assèchement à l'intérieur de ma gorge, dans cette compression de mon estomac.


L’Amour.


Pas besoin de mots pour le dévoiler. Pas quand nous avions la certitude.


J'en étais convaincu.


Il venait de se produire.


Le coup de foudre.