• Elinna T. Higg

Les Méandres des Âmes (Par-delà les mots T.1) - Prologue




Préambule

Des nuits sans sommeil, il y en avait eu d'autres ; des insomnies submergées de larmes aussi. C'était la soixantième… Ou bien était-ce la soixante et unième ? J'avais cessé de compter, trop engourdi pour réfléchir. Elles étaient toutes animées des mêmes images, de la même voix, comme une projection sans fin de mes réminiscences et de mes souffrances. Aucune couleur ne transperçait ces soirs-là, mis à part l'éclat doré de ses prunelles soucieuses. Aucun espoir ne persistait non plus, dans la profondeur de mon déchirement. Espérer revenait à fantasmer, à imaginer une vie qui ne m'appartiendrait jamais. Cela ne me ressemblait pas. Il y avait dans les songes un risque qui m'effrayait ; cette crainte que j'apercevais depuis près de trente-quatre semaines sur son visage et qui me faisait chavirer.


Rêver, c'était prendre le risque de naviguer de monde en monde jusqu'à laisser mon âme éclater et, jusqu'à présent, aucune étoile n'avait brillé suffisamment fort dans l'obscurité pour que je m'aventure à la suivre. Aucune vie n'avait percuté ou inspiré mon être pour créer cette ambition qu'il me manquait.


Il n'y avait que des ombres, des mouvements sans précision, des phrases sans réel sens. Il n'y avait qu'un chemin, une évidence qu'une part de moi ne désirait pas.


Puis, il y avait lui.


Il m'apprenait ce que rêver signifiait. Une œuvre, quelques lignes écrites sur des pages jaunies, et je me mettais à convoiter amour et éternité.


Il avait suffi que l'ambre et la lumière s'associent pour que mon univers se teinte de mille couleurs et que je comprenne qu'il n'existe pas de nuances plus vives que celles qui habitent nos rêves. Tout cela… C'était lui. Rien ne surpassait cette tendresse qu'exprimait son sourire, cette douceur que procuraient ses mains, cette intonation gracieuse quand il évoquait des romans d'amour qu'il connaissait par cœur.


Je les revivais sans cesse, ces moments-là. Ils étaient des rêves perpétuels défilant devant mes yeux, nuit et jour.

Il faisait partie de ces âmes qui marquaient une vie. La mienne. Son existence avait chamboulé mes sens et remis en cause tout ce que je croyais connaître. Peut-être étais-je celui à avoir eu cet effet sur lui ? Difficile de savoir lequel de nous deux avait ravagé l'autre, après tous ces mois passés à se rejeter, à s'étreindre, à se blesser, à s'aimer. À se respirer et à se chercher. Tous ces mois où nous avions été ensemble et séparés.


Il m'avait transmis sa passion, sans savoir qu'il était devenu ma plus grande exaltation. Il y avait ces moments où respirer devenait impossible. Il m'asphyxiait. Ces soirées où je cherchais mon souffle, où je l'inspirais comme du cyclorasin avec la sensation que mon corps convulsait et se paralysait.


Toutes ces fois où il m'avait touché, où il m'avait dévisagé… Il m'avait fait plonger dans la folie et m'y avait rejoint, coulant sous les eaux profondes d'un autre monde, se perdant avec moi jusqu'à cet instant plus irréel encore que nos sentiments, figé dans le temps. De longues secondes endurées dans une bibliothèque à l'odeur musquée, où il s'était tenu à un pas de moi, entre deux étagères poussiéreuses, Les Misérables à la main. Le monde avait cessé d'exister. C'était affolant, cette précision avec laquelle je revivais la scène chaque jour. Je me souvenais de la singularité de ses iris, de cet éclat qui le définissait et résumait ce qui nous animait. Cet éclat qui m'obligeait à l'aimer.


J'étais déjà enivré quand il avait fait un pas. Je n'avais pas les mots pour exprimer la beauté qu'avaient ses lèvres quand elles s'étaient posées sur les miennes.


À cet instant, il ignorait encore que l’année à venir allait être la plus longue et troublante de sa vie. Qu’elle allait retourner son monde, annihiler ses croyances et l’ouvrir à de nouvelles perspectives. Les jours allaient passer, les semaines avec, mais rien n'apaiserait cette folie qui nous ensevelissait.


Cette étreinte n'avait été que le commencement. Notre histoire, elle durerait le temps de mille autres baisers au moins. Il lui faudrait des mois pour comprendre l'ampleur de ce que nous avions créé, pour réaliser que j’étais à lui, qu’il était à moi, que nous étions deux et un à la fois.


Il y avait dans cet Amour un goût d'éternité.


« Mais si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre.

Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde… […]

Si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. » 1


Freddy Noraux, Note n° 147

1Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry